Chapitre 1 - Les absents
Marlene
Octobre 1941. La pluie n'avait pas cessé depuis trois jours.
Marlene Vogt regardait l'eau couler le long de la fenêtre de la cuisine et pensait au foin. Le foin de septembre, rentré trop tard, à moitié humide, qui moisissait dans la grange parce qu'elle n'avait pas eu assez de bras pour le retourner. Huit vaches à nourrir cet hiver avec du foin pourri. Le calcul était simple et le résultat aussi.
Son père toussa dans la pièce d'à côté. Une toux grasse, profonde, celle qui ne partait plus depuis le printemps. Le docteur Maier était venu en août, avait ausculté, avait dit "du repos, de l'air frais" - comme si la Haute-Bavière manquait d'air frais - et avait laissé une ordonnance que Marlene avait rangée dans le tiroir du buffet sans la lire. Les médicaments coûtaient de l'argent et l'argent servait à acheter du grain.
Elle avait vingt-six ans. Vingt-six ans et elle n'avait connu que cette ferme, ce village, cette vue sur les Alpes qu'on apercevait par temps clair et qui, par temps de pluie, disparaissaient comme si elles n'avaient jamais existé. Oberndorf comptait quatre-vingts âmes, une église, un Gasthaus, et plus un seul homme entre dix-huit et quarante-cinq ans. Ils étaient tous partis. Georg, son frère, était quelque part en Russie - ses lettres arrivaient avec six semaines de retard et ne disaient rien, sauf qu'il était vivant au moment de les écrire.
Marlene rinça sa tasse, l'essuya, la rangea. Chaque geste à sa place, chaque objet à son endroit. Elle tenait la maison comme on tient une position - par discipline, parce que si elle lâchait un seul fil, tout le reste suivrait.
Le bruit d'un moteur sur le chemin de terre.
Marlene s'essuya les mains et sortit sous l'auvent. Un camion militaire, bâché, s'arrêtait devant le portail. Un Feldwebel en descendit, des papiers à la main, et marcha vers elle d'un pas administratif - celui des gens qui font leur travail sans se demander ce qu'il signifie.
- Frau Vogt ?
- Fräulein.
- Fräulein Vogt. Vous avez fait la demande d'un prisonnier de guerre pour les travaux agricoles.
Ce n'était pas une question. Marlene avait rempli le formulaire en juillet, au bureau de la Kreisbauernschaft à Rosenheim. Le fonctionnaire avait regardé ses mains - des mains de fermière, rouges, craquelées - et avait tamponné sans commentaire. Trois mois plus tard, le tampon se matérialisait sous la forme d'un camion dans sa cour.
Le Feldwebel fit signe vers l'arrière du véhicule. Un homme en descendit. Grand, maigre, vêtu d'un uniforme français délavé marqué des lettres KG dans le dos. Il portait un sac de toile qui contenait visiblement tout ce qu'il possédait. Ses cheveux étaient trop longs. Il avait une cicatrice récente sur la main gauche, rose et brillante, qui courait du pouce au poignet.
- Caron, Antoine. Matricule 47.832. Stalag VII-A. Menuisier de métier. Apte aux travaux agricoles.
Le Feldwebel tendit une liasse de papiers. Marlene les prit.
- Il loge dans la grange, pas dans la maison. Pas à la table familiale. Travail de six heures à dix-huit heures. Interdiction de quitter le périmètre de l'exploitation sans escorte. Toute... fraternisation est strictement interdite. Le contrôle passe une fois par mois. Des questions ?
Marlene regarda l'homme. Le prisonnier. Antoine Caron, matricule 47.832. Il se tenait droit malgré la fatigue, les yeux fixés sur un point indéterminé au-dessus de l'épaule du Feldwebel, comme quelqu'un qui a appris à ne pas regarder. La pluie lui coulait sur le visage et il ne l'essuyait pas.
- Où il se lave ? demanda Marlene.
- La pompe de la cour.
- En octobre ?
- La pompe de la cour, répéta le Feldwebel.
Il fit signer Marlene, remonta dans le camion et repartit par le chemin de terre. Le bruit du moteur diminua, disparut. Il ne resta que la pluie, les montagnes invisibles, et cet homme debout dans sa cour.
Marlene le regarda. Il la regarda pour la première fois - un regard bref, évaluateur, prudent. Des yeux sombres dans un visage amaigri. Il avait la posture de quelqu'un qui attend qu'on lui dise quoi faire, non par soumission mais par habitude. Un an de captivité apprend ça.
- Vous comprenez l'allemand ? dit Marlene.
Rien. Pas un signe.
Elle pointa la grange. Puis lui. Puis la grange de nouveau. Il hocha la tête, ramassa son sac et traversa la cour.
Marlene le regarda marcher sous la pluie. Il boitait légèrement - la jambe gauche, à peine, un déséquilibre que seul un oeil attentif remarquait. A la porte de la grange, il se retourna. Pas pour la regarder - pour évaluer la cour, les bâtiments, le terrain. Le réflexe d'un artisan qui mesure un espace en y entrant.
Puis il poussa la porte et disparut.
Marlene rentra dans la cuisine. Posa les papiers sur la table. S'assit. Regarda ses mains - ses mains rouges, craquelées, qui ne suffisaient plus.
Il y avait un homme dans sa grange. Un Français. Un prisonnier. Demain, il faudrait lui montrer les vaches, le foin, les outils. Lui expliquer par gestes ce que les mots ne pouvaient pas dire. Travailler à côté de lui, chaque jour, du matin au soir, dans le silence de deux langues qui ne se comprenaient pas.
Marlene se leva et prépara une assiette. Pommes de terre, chou, un morceau de lard. Elle hésita une seconde - pas à la table familiale, avait dit le Feldwebel - puis couvrit l'assiette d'un torchon et sortit sous la pluie.
Elle frappa à la porte de la grange. N'attendit pas de réponse. Entra. Antoine Caron était assis sur la paillasse qu'elle avait préparée la veille - une paillasse, deux couvertures, un seau, un broc d'eau. Il s'était levé d'un bond en l'entendant, le réflexe d'un homme habitué aux inspections.
Marlene posa l'assiette sur le tabouret qui servait de table de nuit. Pointa l'assiette. Pointa l'homme. Le geste le plus élémentaire du monde - mange.
Il ne bougea pas. Il la regardait avec une expression qu'elle ne sut pas déchiffrer - pas de la méfiance, pas de la gratitude, quelque chose entre les deux. Quelque chose qui ressemblait à de la surprise.
Marlene sortit sans un mot. Referma la porte. Traversa la cour sous la pluie et rentra dans la cuisine et s'assit devant sa propre assiette, qu'elle mangea seule, en face de la chaise vide de son père qui ne descendait plus, et en face de la chaise vide de Georg qui ne revenait pas, et elle pensa que de toutes les absences de cette maison, la plus étrange était celle qu'elle venait de remplir avec un étranger qui ne parlait pas sa langue.
Marie
Novembre 1941. Le premier gel.
Marie Caron ferma les volets de la chambre et descendit dans la cuisine. La lettre d'Antoine était posée sur la table, à côté du bol de café - du vrai café, le dernier paquet, qu'elle rationnait en le coupant d'orge grillée. La lettre disait ce que toutes les lettres disaient : je vais bien, je travaille, la nourriture est suffisante, je pense à toi. Dix lignes. Pas un mot de trop, pas un mot de vrai, parce que les mots vrais ne passaient pas la censure et que les mots vrais, de toute façon, n'existaient peut-être pas pour ce qu'Antoine vivait.
Marie relut la lettre une troisième fois. Chercha quelque chose entre les lignes. Ne trouva rien. Plia la feuille, la glissa dans la boîte à biscuits en fer qui contenait les onze lettres précédentes, et rangea la boîte dans le buffet.
Elle avait vingt-six ans et elle était mariée depuis quatre ans et elle avait dormi avec son mari un total de dix-huit mois. Le calcul était facile et cruel. Dix-huit mois de vie commune, un an et demi de ce que les gens appellent un mariage, et puis la guerre avait pris Antoine et avait laissé Marie avec la ferme, les beaux-parents au premier étage, et une solitude si épaisse qu'elle avait fini par prendre une forme physique - un poids dans la poitrine, un vide dans le lit, un silence dans la maison qui ne ressemblait pas au silence normal mais à quelque chose d'aspiré, comme si la vie avait été retirée avec un siphon.
Dehors, le gel avait blanchi les vignes de la côte. Marie ne faisait pas de vin - la ferme des Caron c'était des céréales, quelques bêtes, un potager - mais elle voyait les vignes depuis la fenêtre de la cuisine, les rangées nettes qui montaient vers le coteau, et en automne elles étaient belles, dorées, et en hiver elles étaient mortes, noires, et chaque année le cycle recommençait, et Marie se demandait si sa vie ferait pareil ou si elle resterait en hiver.
Le beau-père rentra par la porte de derrière, les bottes couvertes de boue.
- Y'a un Allemand au village, dit-il.
Il le dit comme on dit "y'a du givre" ou "le chien a encore fouillé les poubelles" - un fait, pas une émotion. Les Allemands étaient là depuis un an et demi. La Feldkommandantur occupait l'hôtel de ville de Chalon. Des soldats passaient parfois dans les villages, pour les réquisitions, les contrôles, les comptages de bétail. On s'était habitué. On ne s'habituait pas.
- Un officier, précisa le beau-père. Il loge chez Bertin.
Les Bertin avaient la plus grande maison du hameau. Logique.
Marie ne répondit pas. Elle s'habilla, sortit, marcha jusqu'à l'étable. Les vaches attendaient, indifférentes à l'histoire, fidèles à la seule constante de la vie agricole - il faut traire, matin et soir, qu'il y ait un Allemand chez Bertin ou pas.
C'est en revenant de l'étable qu'elle le vit pour la première fois.
Il était dans le chemin, devant la ferme des Bertin, à cinquante mètres. Grand, mince, un manteau d'officier sur les épaules. Il parlait avec le père Bertin qui hochait la tête avec cette politesse contractée qu'ont les paysans quand ils parlent à l'ennemi - ni servile ni hostile, simplement absente. L'officier tenait un carnet et prenait des notes.
Il leva les yeux en entendant les pas de Marie sur le gravier. Un regard bref. Il la vit, nota sa présence comme il notait tout le reste - le nombre de bêtes, la surface cultivée, la capacité de production - puis retourna à sa conversation.
Marie passa sans ralentir. Le seau de lait pesait dans sa main droite. Elle ne tourna pas la tête. Ne baissa pas les yeux non plus - elle n'était pas du genre à baisser les yeux. Elle passa, c'est tout, et rentra dans sa cuisine, et posa le seau, et se rendit compte que ses mains tremblaient.
Pas de peur. Pas exactement. Quelque chose de plus diffus - la conscience soudaine que le monde extérieur venait de pénétrer son périmètre. Depuis dix-huit mois, la guerre était une abstraction. Les lettres d'Antoine, la radio qu'on écoutait le soir chez les voisins, les nouvelles qu'on se passait au marché de Givry. Mais la guerre elle-même, les uniformes, les hommes qui la faisaient - tout ça restait de l'autre côté. A Chalon, à Vichy, à Berlin, n'importe où sauf ici.
L'officier dans le chemin venait de supprimer cette distance. La guerre avait un visage, une silhouette, un manteau gris, et elle logeait à cinquante mètres.
Trois jours plus tard, il frappa à la porte.
Marie était seule. Les beaux-parents étaient à Chalon pour le médecin du beau-père. Elle ouvrit.
- Bonjour, madame. Oberleutnant Stefan Brandt. Je suis chargé des questions agricoles pour le secteur. Puis-je entrer ?
Un français correct. Presque sans accent. Marie nota la surprise - les soldats qu'on croisait parfois ne parlaient pas un mot, communiquaient par gestes et par ordres. Celui-ci demandait la permission.
- Entrez.
Il entra. Retira sa casquette. Regarda la pièce - la cuisine, la table, le buffet, le poêle, et dans le coin, contre le mur, le piano droit. Son regard s'arrêta sur le piano une demi-seconde de plus que sur le reste. Puis il ouvrit son carnet.
- Vous exploitez combien d'hectares ?
- Trente-deux.
- Céréales ?
- Blé et orge. Six hectares de prairie pour les bêtes.
- Nombre de têtes ?
- Douze vaches. Deux chevaux. Des poules.
- Votre mari est...
- Prisonnier. Stalag VII-A.
Elle avait dit ça d'une voix neutre. Le Stalag VII-A, c'était une adresse. Celle où elle envoyait les lettres. Celle d'où venaient les réponses qui ne disaient rien.
L'officier nota. Ne commenta pas. Ne dit pas "je suis désolé" ou "c'est la guerre" ou aucune des phrases qu'on dit quand on porte l'uniforme de ceux qui ont pris votre mari. Il nota, c'est tout, et Marie lui en fut obscurément reconnaissante.
- Vous gérez seule ?
- Avec mes beaux-parents.
- C'est suffisant ?
- Non. Mais on fait avec.
Il la regarda. Première fois qu'il la regardait vraiment, pas comme un élément d'un inventaire agricole. Un regard bref, direct, qui vit quelque chose - Marie ne sut pas quoi, peut-être la fatigue, peut-être autre chose - puis retourna au carnet.
- Le piano, dit-il. Quelqu'un en joue ?
La question était si incongrue que Marie mit une seconde à répondre.
- Mon mari jouait.
Passé imparfait. Jouait. Comme si Antoine était mort, alors qu'il ne l'était pas, mais l'imparfait était sorti tout seul et il était juste - l'homme qui jouait du piano n'existait plus, il avait été remplacé par un matricule qui écrivait des lettres de dix lignes.
Stefan Brandt referma son carnet.
- Je repasserai pour les quotas de réquisition. Bonne journée, madame Caron.
Il remit sa casquette. Sortit. Marie le regarda traverser la cour depuis la fenêtre de la cuisine. Il marchait d'un pas régulier, sans se presser, et il ne se retourna pas. Elle le regarda jusqu'à ce qu'il disparaisse au tournant du chemin.
Puis elle ferma le volet et s'assit.
Le piano était là, dans le coin, silencieux depuis dix-huit mois. Marie le regarda comme on regarde un meuble qu'on ne voit plus - et pour la première fois depuis longtemps, elle le vit.
Elle se leva. Ouvrit le couvercle. Les touches étaient froides sous ses doigts. Elle ne savait pas jouer. Elle ne savait pas pourquoi elle avait ouvert le couvercle. Elle referma le piano et retourna à la cuisine.
Dehors, le gel blanchissait les vignes, et le silence reprit sa place, et Marie reprit la sienne, dans l'attente.