De l'autre côté

Chapitre 3 - L'ennemi

Décembre 1941. Le vin de l'année était mauvais.

Marie le savait sans le goûter - elle voyait les vignerons de la côte secouer la tête au marché de Givry, et un vigneron bourguignon qui secoue la tête, c'est un diagnostic sans appel. Trop de pluie en septembre, vendanges tardives, acidité. Pas le genre de vin qu'on réquisitionne. Pas le genre de vin qu'on boit non plus, mais la guerre avait ses propres critères et le goût n'en faisait plus partie.

L'Oberleutnant Brandt revint un jeudi.

Marie l'entendit avant de le voir - des pas sur le gravier de la cour, réguliers, ni pressés ni lents. Le pas d'un homme qui marche beaucoup entre les fermes. Elle ouvrit avant qu'il frappe.

- Madame Caron. Les quotas de réquisition pour le trimestre.

Il tendit un formulaire. Marie le prit, le lut. Deux quintaux de blé, un de pommes de terre, deux cents litres de lait par mois. Les chiffres étaient raisonnables - pas ceux qu'on entendait chez d'autres, les Masson près de Mercurey qui avaient dû vider leur grenier en octobre.

- C'est jouable, dit Marie.
- J'ai ajusté à la surface et au nombre de bras.
- Au nombre de bras, c'est vite compté.

Elle n'avait pas dit ça avec amertume. Juste avec la précision factuelle d'une femme qui gère trente-deux hectares avec un beau-père essoufflé et une belle-mère qui ne sait pas distinguer le blé de l'orge. Stefan Brandt nota quelque chose dans son carnet.

- Vous avez fait une demande de prisonnier ?
- Non.
- Vous pourriez.
- Je me débrouille.

Le mot était sorti sec. Marie ne voulait pas d'un prisonnier. Un prisonnier français dans sa ferme, c'était un rappel vivant de ce qu'Antoine subissait de l'autre côté, et elle avait assez de rappels - les lettres, la photo sur le buffet, le lit vide.

Stefan Brandt referma son carnet. Ne bougea pas. Marie attendit qu'il parte. Il ne partait pas.

- Le piano, dit-il. Vous l'avez ouvert.

Marie suivit son regard. Le piano droit contre le mur, couvercle relevé. Elle l'avait ouvert après sa première visite, sans savoir pourquoi. Il était resté ouvert depuis, les touches exposées, blanches et noires, immobiles.

- Il était fermé la dernière fois, ajouta Stefan.
- Vous avez l'oeil.
- C'est mon métier.

Un silence. Marie ne savait pas quoi faire de cet homme qui notait les quotas de blé et remarquait les pianos ouverts. Les deux choses n'allaient pas ensemble. Rien, chez cet homme, n'allait ensemble - l'uniforme gris et le français soigné, le carnet administratif et le regard qui voyait les détails inutiles.

- Bonne journée, madame Caron.

Il remit sa casquette et sortit. Marie le regarda traverser la cour et elle pensa - la pensée vint d'elle-même, non sollicitée, non souhaitée - qu'il avait les épaules étroites pour un militaire. Une pensée parfaitement neutre. Une pensée qu'on peut avoir en regardant n'importe qui traverser n'importe quelle cour.

Elle referma la porte.


Il revint en janvier. Pas pour les quotas - les quotas étaient posés pour le trimestre. Pour un "contrôle de routine", dit-il en montrant un formulaire vierge qu'il ne remplit pas.

Marie le fit entrer. La belle-mère était dans la cuisine. Marguerite Caron, soixante et un ans, le regard coupant, les mains sur le tablier. Elle regarda l'Allemand entrer, ne dit pas bonjour, ne dit pas au revoir. Quand il fut parti, elle dit :

- Qu'est-ce qu'il veut ?
- Les quotas.
- Il est déjà venu pour les quotas.

Marie ne répondit pas. La belle-mère avait raison. Et le fait que la belle-mère ait raison ne changeait rien au fait que Marie ne savait pas quoi répondre.

Il revint en février. Le beau-père était alité, la bronchite de l'hiver l'avait rattrapé. La belle-mère veillait au premier. Marie était seule dans la cuisine. Elle ne fit pas entrer Stefan - il entra de lui-même, avec la familiarité de quelqu'un qui connaît les lieux, et ôta sa casquette, et s'assit à la table sans qu'on l'y invite.

- Café ? dit Marie.

Elle avait proposé avant de réfléchir. Le mot était sorti par automatisme - on offre un café à quelqu'un qui s'assied dans votre cuisine, c'est une règle de politesse rurale plus ancienne que la guerre, plus ancienne que l'Occupation, plus ancienne que tout ce qui séparait une paysanne bourguignonne d'un officier de la Wehrmacht.

- Volontiers, dit Stefan.

Marie servit deux tasses. Café d'orge coupé avec les dernières réserves de vrai. Elle s'assit en face de lui. C'est la première fois qu'ils étaient assis face à face, avec une table entre eux, deux tasses, et rien d'officiel à se dire.

- Votre beau-père ?
- Il tousse.
- Le médecin ?
- Il dit que c'est l'hiver.
- C'est toujours l'hiver.

Marie le regarda. La phrase avait une mélancolie qui ne correspondait pas au grade. Les Oberleutnants ne disent pas "c'est toujours l'hiver" - ils disent "il faut espérer que le printemps" ou "avec les beaux jours ça ira mieux" ou rien du tout. C'est toujours l'hiver, c'était la phrase de quelqu'un qui n'allait pas bien non plus.

- Vous êtes d'où ? demanda Marie.

La question la surprit elle-même. On ne demande pas à l'ennemi d'où il vient. On ne demande rien à l'ennemi. On répond aux formulaires, on remplit les quotas, on baisse les yeux quand le drapeau passe. On ne pose pas de questions personnelles autour d'un café d'orge dans sa propre cuisine.

- Heidelberg, dit Stefan.
- C'est comment ?
- C'est beau. Un pont sur le Neckar, un château en ruine sur la colline, une université trop vieille pour son propre bien. En temps normal, c'est une ville de poètes et d'étudiants.
- Et en temps pas normal ?
- C'est une ville de soldats, comme les autres.

Il but une gorgée de café. Fit une grimace.

- C'est mauvais, dit Marie.
- C'est très mauvais.

Ils se regardèrent. Et Marie sourit. Un demi-sourire, fugace, qu'elle réprima aussitôt - on ne sourit pas à l'ennemi, même quand l'ennemi grimace devant votre café d'orge. Mais le demi-sourire était sorti et Stefan l'avait vu et il y avait répondu par un demi-sourire symétrique, et ces deux moitiés de sourire, mises bout à bout, formaient quelque chose que Marie ne voulait pas nommer.

Il partit un quart d'heure plus tard. La casquette, le pas régulier, le tournant du chemin. Marie lava les tasses, les deux, et les rangea, et ne dit rien à la belle-mère.


Mars 1942. La lettre d'Antoine arriva un lundi.

Marie la lut à la table de la cuisine. Le même format, les mêmes dix lignes, la même écriture serrée. Je vais bien. Je travaille dans une ferme maintenant. La nourriture est meilleure qu'au Stalag. Je pense à toi.

Et une ligne nouvelle, à la fin : La fermière est correcte.

Trois mots. La fermière est correcte. Marie les relut. Les relut encore. Chercha quelque chose derrière - une ombre, un indice, un sens caché. Ne trouva rien. La fermière est correcte. C'était neutre, c'était factuel, c'était rien.

C'est tout ce que tu as à me dire, pensa Marie. Dix-huit mois de séparation et tu me dis que la fermière est correcte.

Elle plia la lettre. Ne la mit pas dans la boîte en fer. La laissa sur la table.

Stefan arriva à onze heures. Contrôle de routine, encore. Il vit la lettre sur la table - pas l'enveloppe, le papier déplié, posé là comme un objet qu'on ne sait pas ranger. Il ne la lut pas. Mais il vit le visage de Marie et il comprit qu'elle l'avait lue, elle, et que le contenu n'avait pas suffi.

- Des nouvelles ? dit-il.

La question la plus simple du monde. La plus dangereuse aussi, parce qu'elle ouvrait une porte que Marie n'avait ouverte devant personne - pas devant la belle-mère qui priait pour son fils, pas devant les voisines qui demandaient "et Antoine ?", pas devant le curé qui disait "patience et courage". Devant personne. Parce que les nouvelles, c'était dix lignes de rien, et le rien ne se partage pas.

- Il va bien, dit Marie.
- C'est ce qu'il dit ?
- C'est ce qu'il écrit.

Stefan entendit la nuance. Dit, écrit. Deux verbes différents. Il hocha la tête et n'insista pas, et Marie lui en fut reconnaissante avec la même gratitude obscure que la première fois - la gratitude qu'on éprouve envers quelqu'un qui voit et qui se tait.

Le silence s'installa. Pas un silence gêné. Un silence plein, celui de deux personnes qui pensent à la même chose sans la nommer. Stefan regardait ses mains sur la table. Marie regardait la lettre.

- Il est dans un kommando agricole, dit-elle. Une ferme en Bavière.

Elle ne savait pas pourquoi elle disait ça. A lui. A l'ennemi. A l'homme dont l'uniforme était la raison pour laquelle Antoine écrivait des lettres de dix lignes depuis une ferme bavaroise au lieu de travailler le bois dans son atelier de Chalon.

- La Bavière est supportable, dit Stefan. Le climat est rude mais les gens sont... Les gens sont des paysans. Les paysans se ressemblent partout.

Marie le regarda. Il avait dit ça avec précaution, en choisissant chaque mot, et elle comprit qu'il essayait - maladroitement, sincèrement - de la rassurer. Un officier de la Wehrmacht qui rassure une femme de prisonnier sur le sort de son mari.

L'absurdité de la situation la frappa. Et derrière l'absurdité, autre chose - une émotion qu'elle ne pouvait pas se permettre et qu'elle ressentit quand même.

- Merci, dit-elle.

Le mot était simple. Le ton ne l'était pas. Stefan l'entendit. Se leva. Remit sa casquette. Et s'arrêta devant le piano.

- Vous permettez ?

Marie ne comprit pas tout de suite. Puis elle comprit. Il voulait jouer. L'officier de la Wehrmacht, dans la cuisine du prisonnier français, à côté de la lettre qui disait dix lignes de rien, voulait s'asseoir au piano et jouer.

Elle aurait dû dire non. Le non était logique, légitime, nécessaire. Le non protégeait tout - la mémoire d'Antoine, la dignité de l'attente, le périmètre qu'elle avait construit autour de sa solitude pour ne pas s'y noyer.

- Oui, dit Marie.

Stefan s'assit sur le tabouret. Ouvrit le couvercle - il était déjà ouvert, mais le geste comptait, comme un rideau qu'on tire. Il posa ses mains sur les touches. Des mains sans gants, fines, les doigts longs - pas des mains de soldat, pas des mains de paysan, des mains qui ressemblaient étrangement à celles d'Antoine par leur précision, et Marie pensa ça et eut honte de le penser et le pensa quand même.

Il joua.

Schubert. Le Ständchen. La sérénade. Une mélodie que Marie ne connaissait pas par le nom mais qu'elle reconnut comme on reconnaît quelque chose qu'on n'a jamais vu mais qu'on attendait - une ligne mélodique simple, douce, obstinée, qui montait et descendait comme une respiration, comme une question posée encore et encore sans jamais attendre de réponse.

Le son emplit la cuisine. Rebondit sur les murs, sur le buffet, sur les casseroles accrochées, sur la lettre posée sur la table. Le piano n'avait pas été accordé depuis le départ d'Antoine et certaines notes sonnaient faux et c'était pire, c'était plus beau, parce que la musique imparfaite ressemblait à tout le reste - à la guerre, à l'attente, à cette cuisine où une femme écoutait l'ennemi jouer les mots que son mari n'écrivait pas.

Marie pleura.

Pas comme Marlene dans son étable, debout, en travaillant. Marie pleura assise, les mains à plat sur la table, les yeux ouverts, en regardant le dos de Stefan qui jouait. Les larmes coulaient sans qu'elle les essuie et sans qu'elle les retienne et sans qu'elle sache exactement pourquoi elle pleurait - pour Antoine, pour le piano, pour la lettre, pour elle-même, pour le son de Schubert dans la cuisine, pour l'absurdité de tout ça, pour la beauté de tout ça.

Stefan entendit. La musique changea imperceptiblement - pas de morceau, pas de rythme, mais d'intention. Il jouait pour elle maintenant, pas pour lui. Il jouait comme on parle à quelqu'un qui pleure, avec douceur, avec la conscience que les mots sont inutiles et que la musique ne l'est pas.

Il s'arrêta.

Le silence fut brutal. Après Schubert, le silence d'une cuisine de campagne est assourdissant - le tic-tac de l'horloge, le craquement du poêle, un chien au loin. Marie s'essuya les yeux du revers de la main. Un geste brusque, pas élégant, le geste d'une femme qui ne veut pas qu'on la voie pleurer et qui sait que c'est trop tard.

- Continuez, dit-elle.

Stefan la regarda. Elle soutint le regard. Ses yeux étaient rouges et ses joues étaient mouillées et elle ne s'excusa pas et ne détourna pas la tête.

- Continuez, répéta-t-elle.

Il rejoua. Autre chose cette fois - pas du Schubert, quelque chose de plus lent, de plus grave, que Marie ne reconnut pas. Brahms peut-être, ou Schumann, ou quelqu'un d'autre dont elle ne connaissait pas le nom, parce qu'elle n'avait jamais eu l'occasion d'apprendre la musique, pas à Givry, pas dans une famille de viticulteurs, pas dans une vie qui n'avait laissé de place qu'au travail et à l'attente.

Il joua vingt minutes. Marie écouta vingt minutes. Assise à sa table, les mains à plat, les larmes séchées. Quelque chose se passait dans cette cuisine et elle le savait et il le savait et aucun des deux n'avait les mots pour le dire - pas parce qu'ils parlaient des langues différentes, ils parlaient la même, mais parce que certaines choses n'ont pas de mots dans aucune langue.

Stefan referma le piano. Se leva. Remit sa casquette.

- Je peux revenir ? dit-il. Pour le piano.

Pas pour les quotas. Pas pour le contrôle. Pour le piano.

Marie regarda le piano. Regarda l'homme. Regarda la lettre sur la table, la lettre de dix lignes, la fermière est correcte.

- Oui, dit-elle.

Il sortit. Le pas régulier, le tournant du chemin. Marie ne le regarda pas partir cette fois. Elle regardait le piano.

Le couvercle était ouvert. Elle ne le referma pas.


Il revint le jeudi suivant. Et le jeudi d'après. Le piano devint le prétexte, puis la raison, puis quelque chose qui n'avait besoin ni de prétexte ni de raison. Stefan venait, ôtait sa casquette, s'asseyait au piano, jouait. Marie s'asseyait à la table, écoutait. Parfois un café - toujours aussi mauvais, toujours la même grimace de part et d'autre. Parfois des mots après la musique.

Marie apprit des choses. Que Stefan avait étudié le droit à Heidelberg avant de porter l'uniforme. Que son père enseignait les lettres. Que sa mère était morte quand il avait seize ans. Qu'il lisait Rilke et que Rilke écrivait en allemand des choses que Marie n'avait jamais lues en français, et quand Stefan traduisait un vers - lentement, en cherchant les mots justes, le front plissé - c'était presque aussi beau que le piano. Presque.

Stefan apprit des choses. Que Marie avait grandi dans les vignes de Givry. Que le piano venait de sa mère. Que son père faisait un bourgogne aligoté que les voisins trouvaient trop acide et qu'elle trouvait parfait. Qu'Antoine était menuisier et qu'il jouait un peu de piano - mal, disait Marie avec un sourire qui n'était pas un reproche mais un souvenir - et qu'elle préférait quand il travaillait le bois parce qu'alors il ne parlait pas et que le silence d'Antoine était meilleur que ses mots.

Elle avait dit ça. "Le silence d'Antoine était meilleur que ses mots." Au passé. Et Stefan avait entendu le passé, et Marie avait entendu qu'elle l'avait dit, et ils avaient tous les deux laissé passer.

La belle-mère voyait. Marguerite Caron ne disait rien - elle avait la sagesse des paysannes qui ne commentent pas ce qu'elles ne peuvent pas empêcher - mais elle voyait les jeudis, le piano, les deux tasses, et un soir elle dit à Marie :

- Fais attention.

Deux mots. Marie ne demanda pas "à quoi". Elle savait à quoi. Elle savait depuis le café de février, depuis le demi-sourire, depuis le Ständchen. Elle savait et elle revenait s'asseoir à la table chaque jeudi et elle écoutait le piano et elle regardait les mains de Stefan sur les touches et elle pensait aux mains d'Antoine sur le bois et elle se demandait ce que ça faisait d'elle.

Un soir d'avril, après le piano, après le café, après le silence. Stefan se leva pour partir. Remit la casquette. Se retourna à la porte.

- Marie, dit-il.

C'était la première fois qu'il utilisait son prénom. Pas "madame Caron". Marie. Le prénom nu, sans grade, sans formulaire, sans quota de blé. Juste un homme qui dit le prénom d'une femme dans une cuisine de campagne, au printemps, avec la lumière du soir qui entre par la fenêtre.

- Oui ? dit Marie.
- Rien.

Il sortit. Le pas régulier. Le tournant.

Marie resta debout dans la cuisine. Le piano était ouvert. Les deux tasses étaient sur la table. La lettre d'Antoine était dans le buffet, dans la boîte en fer, avec les autres, et la prochaine arriverait bientôt et dirait la même chose et ne suffirait pas, encore, et les jeudis continueraient, et le piano continuerait, et le prénom dans sa bouche continuerait, et Marie savait exactement où tout ça menait et ne fit rien pour l'empêcher.

Elle ne referma pas le couvercle.