Terre d'ombre

9. La forêt

Septembre 1918 - 1919

On les ramène vers Paris à la fin de l'été.

La section ne dépend plus des mêmes chefs. Elle dépend maintenant de ceux qui défendent le ciel, ceux des projecteurs, des canons contre avions et des ballons. Ce qu'on craint, désormais, ce ne sont plus les observateurs d'en face. Ce sont les bombardiers de nuit, qui remontent la Seine en suivant le reflet de la lune sur l'eau, et qui lâchent leurs bombes sur ce qu'ils reconnaissent.

Une nuit de septembre, Morel vient chercher Arthur à son cantonnement.

« Viens voir. »

Ils montent sur une colline, au nord-ouest de la ville, dans des champs de betteraves, à pied, sans lanterne. En haut, Morel s'arrête et tend le bras.

En bas, dans la plaine, là où il n'y avait que des champs, il y a une ville.

Elle est faite de lumières. Des rues, des carrefours, des lignes de réverbères qui se croisent, des fenêtres éclairées, une gare avec ses quais, et sur les quais des lueurs qui se déplacent lentement, l'une derrière l'autre, comme les feux d'un train qui entre. Il n'y a rien autour. Pas une maison, pas un mur. Seulement les lumières, posées sur le noir, à plat, pour être vues d'en haut.

« Paris, dit Morel. Un Paris pour eux. Pour qu'ils bombardent celui-là. On l'essaie, ce soir. »

Arthur regarde longtemps.

C'est de l'éclairage de théâtre. Il le voit tout de suite. Les lampes ne sont pas toutes de la même force, celles du fond sont plus faibles, pour faire la profondeur. Celles du train sont d'un jaune plus chaud, et elles avancent par à-coups, comme on fait avancer un bateau en coulisse. Quelqu'un a pensé à tout. Quelqu'un a éclairé un décor de dix kilomètres pour une salle qui est dans le ciel.

« Pendant quatre ans, dit Morel, on a fait disparaître des choses qui existaient. »

Il n'achève pas.

« Ça, au moins, dit-il, c'est fait pour être vu. »

Ils redescendent. En bas, Arthur se retourne une fois. D'ici, la colline cache tout. Il ne voit plus rien.


Le 11 novembre, il est à l'atelier de la rue du Plateau.

On l'y a envoyé avec d'autres, pour fermer. Faire l'inventaire, rendre les comptes, rouler les toiles qui ne serviront plus, empiler les filets, mettre des étiquettes sur des caisses que personne n'ouvrira. La section n'existe déjà presque plus. Les ouvrières sont encore là, quelques dizaines, à leurs tables, à coudre des choses dont on ne sait plus si on aura besoin.

À onze heures, les cloches commencent.

D'abord une, quelque part vers les Buttes. Puis une autre, plus grave, vers la Villette. Puis toutes, de tous les côtés, Saint-Jean-Baptiste de Belleville, et d'autres qu'il ne connaît pas, et plus loin, très loin, Notre-Dame peut-être, et le canon des Invalides par-dessus. Elles ne comptent pas. Elles ne s'arrêtent pas. Elles sonnent à la volée, toutes ensemble, comme si on tirait toutes les cordes de Paris à deux mains.

Personne ne demande si c'est un feu.

Les ouvrières se lèvent toutes à la fois. Les chaises tombent. Jeanne crie. Marcelle pleure et rit en même temps. Les hommes lâchent les caisses. Tout le monde court vers la porte, vers la cour, vers la rue, où l'on entend déjà des cris, des chants, quelqu'un qui joue du clairon sans savoir en jouer.

Arthur reste un moment au milieu de l'atelier vide, avec son registre d'inventaire à la main.

Au bout de la table, Augustine finit son ourlet. Elle fait les trois derniers points, serrés, réguliers, et elle arrête le fil, et elle le coupe avec les dents. Elle plie l'ouvrage en deux, le pose sur la pile, enlève son dé, le range dans la boîte. Elle remet ses lunettes dans leur étui.

Puis elle se lève, et elle sort avec les autres.

Arthur pose son registre et la suit dans la rue. La rue est pleine. Il la perd tout de suite, dans la foule, au premier coin.


On se sépare en décembre.

La section est dissoute. On l'apprend par une note, comme on avait appris sa naissance par une note. Les hommes retournent à leurs régiments, en attendant la démobilisation, qui viendra par classes, les plus vieux d'abord.

Ils se retrouvent une dernière fois dans un café de la place des Fêtes, tous les quatre, un dimanche après-midi. Morel a une cravate. Paillard a mis sa médaille, que personne ne lui connaissait. Leroy arrive le dernier, avec sa canne, et commande une bouteille de ce qu'il y a de meilleur, et on lui apporte ce qu'il y a.

Ils parlent de ce qu'ils vont faire. Morel retourne chez l'autre, chez Amable, en haut de la rue, qui l'a déjà fait demander. Paillard a un frère qui a gardé l'atelier du faubourg. Il fera des armoires. Il dit qu'une armoire, au moins, on sait quand c'est fini.

Leroy, lui, a déjà du travail.

« Des monuments aux morts. Trois communes m'ont écrit. Il paraît qu'il va y en avoir dans tous les villages de France. »

Il boit.

« J'en ai fait pour 1870. Je sais faire. Je connais les poses. »

Personne ne rit. Leroy non plus. Puis il dit qu'au moins, cette fois, il saura comment on tient un fusil, et Morel rit, et les autres avec lui, un peu trop fort.

Quand ils se quittent, sur le trottoir, Paillard serre la main d'Arthur longtemps, sans un mot, puis il lui met dans la main un petit objet enveloppé dans du papier. Arthur l'ouvre dans le métro. C'est une vache, sculptée dans du bois de poirier, grosse comme le pouce, couchée, la tête dans l'herbe. Les oreilles sont parfaites.


On le démobilise au printemps.

Il passe par un dépôt, rend son fusil qu'il n'a plus depuis trois ans, signe un registre, reçoit un costume civil dont le pantalon est trop court, un pécule, un certificat. Il sort dans la rue en civil, avec son sac d'artilleur sur l'épaule, et il ne sait pas où mettre ses mains.

Il va à La Villette.

L'atelier Ravaud n'est plus l'atelier Ravaud. Il y a un nouveau nom peint au-dessus de la porte cochère, en lettres jaunes, bien lisibles depuis le bout de la rue : F. Langlois, peinture de décors. Fernand a racheté le fonds à la fille de monsieur Ravaud, qui n'en voulait pas, avec ce qu'il avait gagné en peignant des enseignes pour les marchands de vin. Il n'a pas changé les poêles. Il a fait remettre les vitres.

Arthur monte. La verrière est propre. La lumière est blanche, plate, sans ombre. Sur le plancher, une toile est couchée, à moitié apprêtée.

Au fond, près du poêle, quelqu'un surveille la colle.

C'est un homme de vingt-deux ans, grand, maigre, en blouse, avec une moustache brune, une vraie, bien taillée. Il a une cicatrice à la tempe gauche, une ligne blanche qui se perd dans les cheveux. Il tient une cuillère de bois à la main. Il regarde le fil qui coule.

« Ta colle prend », dit Arthur depuis la porte.

Jules se retourne.

Il le regarde un long moment. Puis il soulève la cuillère, regarde encore le fil, et il retire la casserole du feu.

« Elle prend, monsieur Vasseur. »

Fernand sort de la galerie, en haut, les mains pleines de couleur. Il descend l'escalier raide. Il ne dit rien non plus. Il serre Arthur contre lui, longtemps, en lui mettant de l'ocre plein le dos de son costume trop court.

Puis il lui demande s'il cherche du travail.


L'atelier de la rue du Plateau ferme pour de bon en avril. On renvoie les dernières ouvrières, avec une lettre et une prime.

Arthur y va le dernier jour.

Il n'en reste que six, dans la grande salle vide, à plier les derniers filets pour les rendre à l'intendance. Les tables sont démontées, appuyées contre les murs. La galerie de bois est fermée par une corde. Les machines à coudre sont parties la veille dans une charrette. Il ne reste plus que la verrière, et la lumière, et le plancher couvert de taches de toutes les couleurs, de quatre ans de toiles qu'on a peintes et qui sont parties ailleurs.

Augustine est au bout de la pièce, assise sur une caisse, à plier un filet de raphia. Elle porte un chapeau, déjà. Son manteau est posé à côté d'elle, plié lui aussi.

Il s'assoit sur une caisse en face d'elle. Il ouvre son sac d'artilleur, celui dont elle a doublé la bretelle, et il en sort une chemise pliée en quatre, les manches à l'intérieur. Il la pose sur ses genoux à elle, sur le filet.

« Elle est à l'atelier, dit-il. Je la rends. »

Augustine la déplie. C'est une chemise d'homme, en toile blanche, grise de craie dans les plis. Elle est percée de trous, une dizaine, petits et grands, aux bords noircis. Augustine passe le doigt sur le coude droit. La reprise est là, intacte, fil par fil, dans le sens de la trame. Autour, il n'y a plus que des trous.

Elle ne demande rien. Elle replie la chemise, en deux, puis en quatre, les manches à l'intérieur, comme on plie une chemise propre, et elle la met dans son cabas, sous son manteau.

Les jolies, à l'autre bout de la salle, parlent de ce qu'elles vont faire. Jeanne se marie en juin. Marcelle retourne dans une usine de corsets. Une autre a trouvé une place de vendeuse dans un grand magasin. Elles rient. Elles se disputent sur la couleur d'une robe.

Augustine plie son filet. Ses mains vont toutes seules. Et, sous le rire des autres, très bas, presque sans le savoir, elle chantonne.

Arthur l'entend. Il pose son coin de filet.

« Chantez, mademoiselle Augustine. »

Il ne l'a pas dit fort. Il l'a dit pour elle. Elle lève la tête.

Elle le regarde, par-dessus ses lunettes. Il ne sourit pas.

Elle repose le filet sur ses genoux. Elle enlève ses lunettes, les plie, les tient dans sa main. Elle regarde la verrière.

Elle chante.

Quand nous chanterons le temps des cerises,
Et gai rossignol et merle moqueur
Seront tous en fête...

La voix monte dans la salle vide, sous la verrière. Elle est basse, posée, juste. Elle n'a pas d'effort. Elle a de la place, toute la place qu'il n'y avait pas quand les machines tournaient.

À l'autre bout de la salle, les jolies se taisent. Jeanne se retourne, la bouche ouverte. Marcelle pose la main sur le bras de sa voisine. Personne ne bouge.

Augustine chante tous les couplets. Elle ne regarde personne. Elle regarde la verrière. Au dernier, sa voix ne change pas.

J'aimerai toujours le temps des cerises,
C'est de ce temps-là que je garde au cœur
Une plaie ouverte...

Quand elle a fini, il y a un silence. Puis Jeanne applaudit, une fois, deux fois, et s'arrête, parce que personne ne la suit. Les jolies reprennent leur conversation, plus bas. La robe, le mariage, la place de vendeuse.

Augustine remet ses lunettes. Elle reprend son filet.

Arthur se lève. Il fait le tour des caisses. Il la prend par les épaules, la fait se lever, et il la serre dans ses bras. Il la serre fort, longtemps, contre lui, au milieu de l'atelier vide, comme on serre quelqu'un sur un quai de gare. Elle ne bouge pas. Elle a les bras le long du corps, le filet encore dans une main.

« Vous êtes comme une sœur pour moi, Augustine », dit-il.

Il la lâche. Il la regarde. Il sourit.

Elle ne dit rien. Elle hoche la tête. Elle enlève ses lunettes, encore une fois, et elle les essuie avec le coin de son tablier, longtemps, l'un après l'autre, les deux verres, en regardant ce qu'elle fait.

Puis elle les remet, et elle se rassoit, et elle finit de plier son filet.


La générale a lieu en octobre, au Châtelet.

C'est une féerie, comme avant, avec des tableaux, des ballets, des voyages, un naufrage, et une forêt. La forêt est de l'atelier Langlois. Fernand a fait les rochers et la cascade. Jules a fait les fonds. Arthur a fait les arbres.

Il les a peints comme on peint des arbres de théâtre. De grands troncs qui montent plus haut que le cadre de scène, des branches qui se croisent, de la lumière entre les feuilles. Il a mis du vent dedans. Il a mis sous chaque tronc, du côté de l'ombre, un trait plus sombre, un peu irrégulier, pour que la forme se détache depuis le poulailler, sous les herses, devant deux mille personnes.

Ici, il faut qu'on les voie.

Le soir de la générale, il n'entre pas par la façade. Il entre par la porte des artistes, et il fait le tour par les dégagements, et il arrive dans la salle par le fond, au moment où le lustre baisse. Il ne s'assoit pas. Il reste debout, tout en haut, contre la cloison du fond, là où le parterre se termine sous l'avancée des loges, avec les ouvreuses.

Les tableaux passent. Le naufrage, les ballets, les voyages.

Puis la forêt.

Elle arrive d'un coup, sur toute la largeur du plateau, profonde, haute, avec une lumière verte qui tombe entre les branches, et le vent qu'il a mis dedans qui fait trembler les feuilles. La salle retient son souffle.

Puis elle applaudit. En plein tableau. Pour les arbres, pour la forêt, pour personne en particulier.

Arthur, contre la cloison du fond, ne regarde pas la salle.

Il regarde ses arbres.


À côté d'une grange en ruine, un puits défoncé. À côté du puits, un tronc mort, plus droit que les arbres qui repoussent.
Deux enfants jouent à cache-cache ; le plus petit trouve une porte dans l'écorce et se glisse à l'intérieur.
L'autre compte jusqu'à cent, cherche partout, et ne le trouve pas.



J'espère que cette histoire vous a plu.
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Fred