5. Le puits
Décembre 1916 - mars 1917
Les chaussons ne tiennent plus.
Il les a portés tout l'été, dans la Somme, sous une tente de toile où l'on peignait par terre comme à La Villette, et la haie du pied gauche a disparu sous les taches, et le ciel du pied droit s'est usé jusqu'à la trame. En octobre, la semelle de feutre a lâché. Il l'a recousue lui-même, un soir, à la bougie, avec du fil de sac et une aiguille d'emballeur. Les points sont gros, de travers, et ils se défont un par un. Le soir, il les regarde se défaire.
L'atelier est dans une sucrerie, au bord d'une route de l'Oise, à quelques kilomètres derrière les lignes. Une grande halle de briques aux vitres crevées, où l'on a tendu des bâches aux fenêtres et allumé deux poêles qui ne suffisent pas. Les cuves sont vides. Il reste dans l'air, quand il pleut, une odeur de betterave cuite qui vient des murs. Ils sont une dizaine. Morel, Leroy, Paillard, des hommes qu'Arthur connaît depuis Amiens et d'autres qu'il ne connaît pas encore. On dort dans l'ancien bureau du contremaître, sur de la paille, et on peint dans la halle, en capote, les doigts gourds.
Le courrier arrive le jeudi.
Il y a, presque chaque jeudi, une enveloppe grise pour lui, avec l'écriture droite, appliquée, où chaque lettre se tient à sa place. Au début, il les ouvrait le soir, ou le lendemain, ou il les oubliait dans sa vareuse. Maintenant, il les ouvre à la table du courrier, debout, avant les autres.
Elles ne disent pas grand-chose. L'atelier de la rue du Plateau a doublé. On a embauché vingt femmes de plus, des veuves pour la plupart, et une petite qui n'a pas quinze ans et qui ment sur son âge. Marcelle s'est mariée, en permission de six jours, et elle est déjà veuve. Non, pardon, écrit Augustine, elle n'est pas veuve, il est blessé, j'ai mal compris, il revient. Jeanne s'est coupé les cheveux. Monsieur Bertin est malade. La colle n'est plus la même, on la coupe avec de la farine. Le charbon manque. On peint avec des mitaines.
Vous devez avoir froid, là-bas. Je vous envoie des chaussettes. Ce sont celles d'un soldat qui ne les a pas réclamées. Elles sont propres.
Il y a des chaussettes dans le paquet, en grosse laine grise, et au fond, enveloppée dans du papier journal, une paire de chaussons neufs, en toile bise, sans rien de peint dessus. La semelle est doublée de quatre épaisseurs de feutre, cette fois.
Leroy les voit et siffle.
« Elle te les fait sur mesure, ta marraine. »
Arthur dit que ce n'est pas sa marraine. Leroy demande ce que c'est, alors. Arthur ne trouve pas le mot. Il met les chaussons.
On l'envoie relever un arbre la deuxième semaine de décembre.
Une voiture le prend à l'atelier avant le jour, avec un sapeur au volant qui ne parle pas et fume sans arrêt. Ils roulent vers l'est, puis vers le nord, sur des routes défoncées, entre des files de voitures qui montent et d'autres qui descendent. Le jour se lève sur un pays qu'Arthur reconnaît avant de savoir pourquoi. Une vallée large, une rivière au fond, des pentes boisées.
La voiture prend une route qui monte. À gauche, au bout d'une allée, il y a une grande maison.
L'allée a perdu ses tilleuls. Il en reste les souches, en deux rangées, coupées à hauteur de genou, et entre les souches des ornières de camions. La maison est debout. Les volets sont fermés, sauf un. La glycine a été arrachée de la façade, ou elle est morte, et il reste sur le crépi la trace de ses branches, plus claire, comme l'ombre d'un tableau qu'on a décroché. Sur le perron, un planton. Au-dessus de la porte, un fanion. Devant, à l'endroit où il y avait la table, des voitures garées en épi.
Sur le côté, la remise à bois. Le toit de tuiles descend toujours presque jusqu'à l'herbe.
La voiture passe. Arthur regarde la maison jusqu'au tournant.
L'arbre est en première ligne, ou presque. Un peu en arrière des tranchées, à l'endroit où une ferme se tenait avant la guerre et où il ne reste rien qu'on puisse appeler une ferme. Un lieutenant d'artillerie l'attend dans un abri, avec une carte et une tasse de café qu'il ne lui offre pas. Il lui montre l'endroit à la jumelle, par un créneau.
À côté d'une grange en ruine, un puits défoncé. À côté du puits, le tronc.
C'est un poirier. Un vieux poirier de cour de ferme, mort depuis longtemps, sans écorce par endroits, sans branches, à part trois moignons tournés vers le haut. Il est droit. Il est le seul objet droit à un kilomètre à la ronde. De là-haut, dit le lieutenant, on verrait jusqu'au village d'en face, et les routes derrière, et les batteries.
Il faudra un poirier dans lequel un homme puisse monter.
Arthur passe la nuit dans l'abri du lieutenant, sur une couchette de grillage, sous une couverture qui n'est pas à lui. Le lieutenant écrit des lettres à la lueur d'une bougie plantée dans une bouteille. Vers minuit, il lève la tête.
« Vous faisiez quoi, avant ?
- Des décors de théâtre.
- J'y allais beaucoup, au théâtre. »
Il n'ajoute rien. Il revient à sa lettre. Un peu plus tard, la bougie s'éteint, et dans le noir le lieutenant dit encore qu'il aimait surtout l'Opéra-Comique, parce qu'on y voyait les chanteurs de près.
Arthur fait le relevé le lendemain à l'aube, comme l'autre fois, en rampant. Mais ce n'est pas comme l'autre fois. Il sait où mettre les coudes, où les genoux. Il sait qu'on n'a pas le temps de mélanger, qu'on note les couleurs en mots. Il sait mesurer à bout de bras. Il sait, quand une fusée monte, qu'il faut cesser de bouger et attendre, le visage dans la boue, que la lumière retombe. Il fait le tour du tronc par la face qu'on ne voit pas, et il dessine les fentes, les nœuds, une cicatrice de foudre, ancienne, qui descend en spirale jusqu'au pied.
Contre le puits, dans les herbes mortes, il y a un seau de zinc renversé, troué par une balle, avec encore son anse.
Il ne le dessine pas. Il le regarde, en revenant.
À la sucrerie, on fabrique le poirier.
Le tronc arrive de l'arrière en trois tronçons de tôle épaisse, cintrés, boulonnés, avec une échelle soudée à l'intérieur et un petit siège tout en haut, en fer, comme une selle de bicyclette. C'est un tuyau. Un tuyau de fonte comme on en pose sous les rues de Paris, debout, avec des fentes pour les yeux. Paillard le regarde arriver sur son camion et dit que c'est un poêle sans pieds.
Il faut en faire un poirier.
On l'habille. On cloue sur le métal une chemise de toile, qu'on enduit, qu'on gratte, qu'on recouvre de plâtre là où l'écorce doit bomber, de copeaux là où elle se soulève. Paillard taille les trois moignons de branches dans du vrai bois de poirier, qu'il a trouvé on ne sait où, et il les ajuste au tronc avec des ferrures qu'on ne verra pas. Leroy modèle la cicatrice de foudre dans le plâtre. Il la modèle trois fois. À la troisième, il dit que c'est la plus belle cicatrice de sa carrière, et qu'il en a pourtant fait sur des généraux.
Puis Arthur et Morel peignent.
Ils se disputent dès le premier jour. Morel veut un gris chaud, avec du brun dessous, de l'ocre dans les fentes, parce qu'un poirier, dit-il, même mort, c'est un bois fruitier, et un bois fruitier, ça a de la chair. Arthur veut un gris froid, presque bleu. Il a vu le poirier. Il l'a vu à l'aube, à trois mètres, le nez dans les herbes. Il n'a pas de chair. Il est mort depuis dix ans.
« Tu l'as vu à l'aube, dit Morel. Le lieutenant le regardera à midi.
- L'ennemi le regardera à toutes les heures.
- Alors peins-le à toutes les heures. »
Ils le peignent à toutes les heures. Ils mettent le gris froid d'Arthur sur la face nord et le gris chaud de Morel sur la face sud, et entre les deux un passage qu'ils font ensemble, à quatre mains, sans se parler, chacun mordant un peu sur la couleur de l'autre. Quand ils reculent, il y a un poirier.
Leroy fait le tour, les mains dans les poches de sa capote. Il s'arrête devant la cicatrice.
« Il est plus beau que l'autre, dit-il.
- C'est le problème », dit Morel.
Arthur rit. Morel aussi. Leroy ne comprend pas, et il rit avec eux.
La neige tombe le 20 décembre, dans la nuit, et le matin la halle de la sucrerie est pleine d'une lumière blanche qui vient d'en bas, de la cour, et qui éclaire le plafond pour la première fois.
Arthur sort. La cour est blanche. Les arbres de la route sont blancs d'un côté seulement, le côté d'où vient le vent. De l'autre côté, l'écorce reste noire, mouillée, plus noire que d'habitude. Chaque tronc est coupé en deux, de haut en bas, comme un décor éclairé d'un seul côté.
Il rentre. Le poirier est debout au milieu de la halle, contre un pilier, sec et gris, sans un flocon.
Il va falloir lui mettre de la neige. Le poirier mort, là-bas, à côté du puits, en a déjà, sur sa face nord. Si le faux arrive sans neige, il sera le seul arbre noir du paysage. Si on lui peint de la neige, elle restera quand l'autre aura fondu. Il faut de la vraie neige. Il faut qu'elle tienne au même endroit, de la même façon, et qu'elle s'en aille quand elle s'en va.
Il essaie. Il passe de la colle sur la toile, côté nord, et il attend la neige suivante. La neige tombe, et glisse, et ne tient pas. Il essaie le plâtre gratté. Elle tient un peu, puis elle glisse en paquets. Il essaie la sciure. La sciure se mouille, noircit, et fait une tache.
Le jeudi, il y a une enveloppe grise.
Augustine écrit que les ateliers de Paris cousent des blouses blanches pour les hommes qui vont dans la neige, de grandes blouses avec un capuchon, des centaines par semaine, et des housses blanches pour les fusils. Elle écrit qu'on a eu de la neige à Paris aussi, la semaine dernière, et qu'on a étendu les blouses dans la cour du passage pour voir ce que ça donnait. Elle écrit, en passant, à la fin d'un paragraphe sur le charbon, comme on dit le temps qu'il fait :
La neige ne tient pas sur la toile lisse, elle glisse. Elle tient sur le molleton. On l'a vu sur les blouses, celles qu'on avait doublées : le lendemain matin, on ne les distinguait plus de la neige par terre. Il a fallu les secouer une à une.
Arthur relit la phrase. Il plie la lettre et la met dans sa poche.
Le soir, il va trouver le fourrier. Le fourrier n'a pas de molleton. Il a des couvertures. Arthur en prend deux, des couvertures de laine grise, pelucheuses, qui sentent le cheval. Il les découpe en bandes, à la lumière du poêle, et Paillard l'aide à les clouer sur la face nord du poirier, sous la toile peinte, en laissant dépasser la laine dans les fentes de l'écorce, là où la neige se loge.
« Pourquoi de la laine ? dit Paillard.
- La neige ne tient pas sur le lisse », dit Arthur.
Paillard le regarde, les clous entre les lèvres, et ne dit rien.
La neige revient deux nuits plus tard. Au matin, dans la cour, ils ont sorti le poirier et l'ont couché contre le mur, debout, entre deux vrais troncs de la route. Il a de la neige sur sa face nord. Elle s'est logée dans les fentes, sur les moignons, en petits bourrelets. Elle a la même épaisseur que sur les arbres de la route. Quand le soleil sort, vers midi, elle fond sur les trois troncs en même temps.
Arthur ne répond pas à la lettre ce soir-là. Il répond la semaine suivante. Il remercie pour les chaussettes. Il dit qu'il fait froid. Il dit que les chaussons sont à sa taille.
À Noël, Leroy fait une crèche.
Il la fait avec les restes de plâtre du poirier, le soir, sur un coin d'établi, près du poêle. Il modèle un enfant Jésus gros comme le pouce, une Vierge, un saint Joseph, un âne, un bœuf. Puis il ne s'arrête plus. Il fait un berger qui a la tête du lieutenant de l'atelier, un roi mage qui a celle du colonel qui est passé en novembre et n'a rien regardé, et un autre roi mage, plus petit, avec un monocle. Il fait un sapeur qui fume. Il fait Paillard, debout, les bras croisés, l'air de penser que l'étable est mal charpentée.
Paillard regarde sa figurine longtemps. Puis il prend son couteau, et des chutes de bois de poirier, et il fait l'étable. Une vraie, avec une charpente à l'échelle, des chevrons, des liens, un toit de bardeaux grands comme des ongles. Il y passe deux nuits. Il ne dit pas un mot.
Il manque un fond. On le demande à Arthur.
Arthur prend un morceau de bâche, le cloue sur un châssis de lattes, et y peint un ciel. Un ciel de nuit, d'un bleu presque noir en haut, qui pâlit vers le bas jusqu'à un vert d'eau, au ras d'une ligne de collines. C'est le ciel du Châtelet, à peu près, en plus petit, avec de la peinture de camouflage. Morel, par-dessus son épaule, lui prend le pinceau des mains et pose une étoile. Une seule, en haut, à gauche, avec une queue. Elle est trop grosse. Elle est trop claire. Elle avance. Tout le monde la regarde.
« Celle-là, dit Morel, on a le droit de la voir. »
La crèche passe la nuit de Noël sur l'établi, devant le ciel, éclairée par deux bougies. Le lieutenant vient la voir à minuit, se reconnaît en berger, et fait semblant de ne pas se reconnaître.
On pose le poirier dans la nuit du 3 au 4 janvier.
Il part de la sucrerie en camion, couché sous une bâche, en trois tronçons, avec les branches à part dans une caisse. Le camion s'arrête à la nuit tombée au bout de ce qui reste d'une route. Après, il faut porter.
Ils sont douze. Les camoufleurs et une équipe du génie, avec des cordes, des perches, des brancards. Chaque tronçon pèse ce que pèsent trois hommes. On le porte à six, à l'épaule, en marchant au pas, dans le boyau, et le boyau est trop étroit et tourne trop souvent, et à chaque coude il faut lever le tronçon au-dessus du parapet, à bout de bras, et le redescendre de l'autre côté sans qu'il sonne contre la tôle des abris.
Dans la tranchée de soutien, des fantassins s'écartent pour les laisser passer. Ils sont assis sur les banquettes, la capote sur la tête, sous la neige qui recommence. Ils regardent passer les morceaux de tronc, l'un après l'autre, puis la caisse de branches.
« Voilà les embusqués qui livrent le sapin de Noël », dit quelqu'un.
On rit, dans le noir, le long de la banquette. Un rire bref, fatigué, qui ne leur en veut pas tant que ça.
Arthur ne répond pas. Il a l'épaule sous la tôle et la tête penchée, et il compte ses pas jusqu'au coude suivant.
Au pied du vrai poirier, le génie a creusé depuis une semaine une fosse couverte, au bout d'un boyau neuf, avec un toit de rondins et de terre et un trou de la largeur du tronc. On y dépose les tronçons. On attend.
À une heure du matin, les batteries de l'arrière commencent à tirer.
Ce n'est pas une attaque. Ce sont des tirs lents, réguliers, sur les lignes d'en face, qui font assez de bruit pour couvrir celui d'une scie. Deux sapeurs sortent de la fosse avec un passe-partout et se couchent de chaque côté du poirier, et ils scient, couchés, à plat ventre dans la neige, en tirant la lame chacun à son tour. Arthur est couché derrière eux, avec les autres, prêt à retenir l'arbre. Il entend la scie sous les coups de canon. Un aller. Un retour. Un aller. Il sent l'odeur du bois, une odeur de poire, très faible, sucrée, qu'il ne s'attendait pas à sentir dans un arbre mort depuis dix ans.
Le poirier tombe à deux heures et quart, retenu à la corde, sans un bruit, sur la neige.
Ils le traînent jusqu'à la fosse et le font descendre dedans. Puis ils remontent les trois tronçons de tôle, un par un, et les boulonnent à l'endroit exact où l'autre se tenait, sur la souche arasée, et ils fixent les moignons. Arthur fait le tour à genoux, avec une lampe sourde voilée de bleu, et il retouche à la main les raccords des tronçons, les éraflures du portage, une tache de boue sur la cicatrice. Il jette de la neige sur la face nord. Elle tient.
À cinq heures, tout le monde est rentré.
Le jour se lève dans la neige. Arthur regarde par le créneau du lieutenant, à côté du lieutenant, qui tient ses jumelles.
À côté d'une grange en ruine, un puits défoncé. À côté du puits, le tronc.
Le lieutenant regarde longtemps. Il ne dit rien. Il abaisse ses jumelles, puis il les relève, comme pour vérifier qu'il a bien vu ce qu'il n'a pas vu.
Un observateur monte dans le poirier le lendemain soir. C'est un maréchal des logis d'artillerie, petit, maigre, avec une moustache rousse et une toux qu'il retient. Il y restera douze heures par jour, assis sur la selle de fer, l'œil à la fente, un téléphone sur les genoux. Arthur le voit descendre dans la fosse, avec son pain, son bidon, une couverture. Il lui conseille de ne pas tousser. Le maréchal des logis dit qu'il fera ce qu'il pourra.
Il ne se passe rien.
Arthur revient une fois, à la fin de janvier, pour une retouche. Un éclat a écorné la toile au bas du tronc, du côté sud. Il la répare à genoux dans la fosse, à la lumière d'une lampe, par l'intérieur, en passant le bras dans la brèche. Au-dessus de lui, dans le noir du tube, il entend l'observateur respirer, et tousser une fois, dans sa manche, très bas.
« Ça tient, là-haut ? dit Arthur.
- Ça tient. On voit tout. »
Un silence, puis la voix d'en haut, plus basse encore :
« Le plus dur, c'est les nôtres. Ils passent juste en dessous, ils savent pas que je suis là. Ils pissent contre le puits. »
Arthur finit sa retouche, range son pinceau, et redescend le boyau sans faire de bruit.
Les semaines passent. Il gèle. C'est un hiver comme les plus vieux n'en ont jamais vu, un froid qui fait éclater les bidons, qui colle les doigts au métal, qui fige le vin dans les quarts. Le poirier tient. Il a de la neige sur sa face nord quand les autres en ont, et n'en a plus quand les autres n'en ont plus. L'observateur appelle les batteries, et les batteries tirent sur ce qu'il voit, et en face, personne ne tire sur le poirier.
À la sucrerie, on en fabrique d'autres. Un orme, un saule, un peuplier sans tête. On en pose d'autres, ailleurs, des nuits de neige et de scie. Le poirier n'est plus qu'un arbre parmi d'autres. Arthur y pense quand même, le soir, parfois, en mettant ses chaussons.
Une lettre arrive en février. Augustine écrit que monsieur Bertin va mieux. Qu'il fait si froid à Paris que la Seine charrie des glaçons. Que les blouses blanches ont été un grand succès, à ce qu'on leur a dit, et qu'on en a cousu tant qu'elle les voit encore la nuit. À la fin, il y a une phrase qu'il relit plusieurs fois.
Je ne sais pas ce que vous faites là-bas, et je ne vous le demande pas. Mais j'espère que ça tient.
Au milieu de mars, on apprend que les Allemands sont partis.
La nouvelle arrive à la sucrerie un matin, par un sapeur qui revient des lignes. Ils sont partis dans la nuit, ou les nuits d'avant. Les patrouilles ont trouvé les tranchées vides, les abris vides, des pancartes clouées aux entrées, en allemand. On avance derrière eux. On ne sait pas jusqu'où.
Arthur demande une voiture. On ne lui en donne pas. Il y va à pied, par la route, puis par les boyaux, qui sont déjà moins gardés, avec des hommes qui vont dans tous les sens et qui parlent fort, comme on ne parle pas en première ligne. Il arrive à la ferme vers midi.
Le poirier est là. Personne ne le regarde. Les hommes passent à côté sans le voir, comme ils passent à côté du puits.
Il descend dans la fosse. Elle est vide. Le maréchal des logis à la moustache rousse est parti avec sa batterie, ce matin, vers l'avant. Il a laissé sur la selle de fer un quart et un bout de crayon.
Arthur monte l'échelle, à l'intérieur du tronc. Il fait froid dans la tôle, et noir, et ça sent le tabac froid et la laine mouillée. Il s'assoit sur la selle. Il met l'œil à la fente.
En face, les tranchées allemandes sont vides. On voit leurs parapets, leurs réseaux de fil de fer, leurs créneaux, et personne derrière. Plus loin, la pente, le village, qui n'a plus de toits. Plus loin encore, les routes que l'observateur surveillait tout l'hiver, et sur lesquelles rien ne bouge.
Et au-delà, de chaque côté des routes, dans tous les champs, jusqu'à l'horizon, les arbres fruitiers. Des pommiers, des poiriers, des pruniers, plantés en rangs comme des vignes. Ils sont tous couchés. Ils ont été sciés au pied, un par un, à hauteur de genou, et ils sont tombés dans le même sens, rang après rang, comme des épis derrière une faucheuse.