7. Les taupinières
Septembre - octobre 1917
Le capitaine qui les reçoit a une barbe rousse, des lunettes rondes, et un bureau installé dans une carrière, sous trente mètres de roche, où l'on entend l'eau goutter quelque part dans le noir. Il serre la main d'Arthur longtemps. Il garde sa main dans la sienne.
« C'est vous, la neige sur le poirier ? »
Arthur ne comprend pas tout de suite. Puis il comprend. L'histoire a fait le tour des ateliers pendant l'été, il le sait, on la lui a racontée deux fois à Chantilly sans savoir qu'elle était de lui. Le faux arbre de l'Oise qui gardait sa neige comme les vrais. La laine sous la toile.
« C'est moi, dit-il.
- Comment vous est venue l'idée ? »
Arthur cherche. Il pense à la cour de la sucrerie, à la neige sur les arbres de la route, coupés en deux, blancs d'un côté. Il pense à la colle, au plâtre, à la sciure, aux essais qui ne tenaient pas.
« En regardant les arbres », dit-il.
Le capitaine hoche la tête, lentement, comme on reçoit une vérité simple qu'on aurait dû trouver soi-même. Il lâche enfin la main d'Arthur.
Morel, derrière, ne dit rien. Il regarde l'eau qui goutte.
Il faut des yeux. Il en faut partout.
On prépare une attaque. Pas une grande, pas comme au printemps, quand tout le monde savait et que ça s'est mal fini. Une attaque courte, sur un fort, sur un plateau, avec des objectifs qu'on peut atteindre en un jour. Elle a été pensée pour ne pas coûter cher. Pour ça, il faut que l'artillerie voie tout, avant, pendant, après. Il faut des observatoires dans chaque tranchée de première ligne, dans chaque bout de bois, dans chaque ruine.
Arthur et Morel ont la charge d'une douzaine de guérites.
Ce sont des boîtes de tôle épaisse, assez grandes pour un homme assis, qui arrivent de l'arrière en pièces détachées et qu'on monte dans une encoche creusée dans le parapet. Il faut que le dessus ne se voie pas. Qu'il soit une bosse de terre parmi les autres bosses de terre. On le couvre d'un capot de grillage et de plâtre, qu'on habille de toile, de raphia, de mottes.
« Une taupinière, dit le sapeur qui les leur montre. C'est le nom qu'on leur donne. »
Arthur regarde le capot. Une bosse ronde, de la taille d'une brouette renversée. Il ne dit rien.
Ils en font douze, à l'atelier, sous une grange de l'arrière. Ils les font comme ils savent. Ils en ont parlé, la première nuit, sur leurs paillasses, à voix basse, dans le noir. De loin, une bosse de terre, c'est une tache. Si on la peint d'une seule couleur, elle se perd, elle devient molle, on ne sait plus où elle commence. Il faut qu'elle tienne. Il faut qu'elle ait la forme d'une motte, avec son ombre dessous et sa lumière dessus. Il faut des valeurs.
Alors ils peignent des valeurs. Des bruns, des ocres, des verts éteints, en taches, qui font le relief. Et autour des taches, pour que le relief se lise depuis l'autre côté du plateau, ils posent un trait. Un trait plus sombre, un peu irrégulier, sous chaque motte, sous chaque pli de la toile, pour que la forme se détache.
Arthur le pose sans y penser. Il l'a posé sous des nuages pendant dix ans.
Paillard, lui, n'a pas le temps. On lui a donné quatre capots de plus, pour les guérites d'un autre secteur, la veille du départ, et il n'a ni Arthur, ni Morel, ni les couleurs. Il prend le seul pot qu'il trouve, un brun sombre, celui de la dépêche, et il en barbouille ses quatre capots d'un bout à l'autre, d'une seule couleur, au balai, en vingt minutes. Il jette de la terre dessus, tant que c'est frais.
Morel passe, regarde, et fait la grimace.
« On dirait des bouses.
- C'est ce que c'est », dit Paillard.
On les pose la nuit.
Il faut porter chaque guérite en pièces par les boyaux, jusqu'à la première ligne, puis creuser l'encoche dans le parapet, sans bruit, à la pioche et à la pelle-bêche, en jetant la terre derrière soi dans des sacs. Puis monter la tôle, boulonner, poser le capot dessus, raccorder le capot au parapet avec de la terre et des mottes, pour qu'on ne voie pas la jointure. Il faut faire ça entre minuit et quatre heures, quand il fait le plus noir, et avoir fini avant que le ciel pâlisse.
Leroy porte les capots. Il les porte sur sa tête, comme un plateau de pâtissier, en marchant de travers dans le boyau, et il les présente aux fantassins de la première ligne avec des gestes de maître d'hôtel.
« Taupinière à la plâtrière. Garniture de raphia. Le chef vous recommande la motte. »
Les fantassins rient dans le noir, sans bruit, la main sur la bouche, comme des enfants à l'église. Un sergent, une nuit, demande à Leroy s'il n'y aurait pas moyen d'avoir une taupinière avec un poêle dedans. Leroy promet d'en parler au chef. Il le promet chaque nuit au même sergent, et chaque nuit le sergent redemande.
C'est Leroy qui trouve comment faire tenir les mottes sur le plâtre quand il pleut. Il les embroche sur des fils de fer recourbés, comme des brochettes. Il dit que c'est le principe de la statue équestre, et que s'il avait su qu'il ferait un jour de la statuaire en mottes, il serait entré aux Beaux-Arts beaucoup plus tard.
Il en pose cinq. Arthur en pose quatre. Morel trois.
Le jour, ils dorment dans la carrière, sur des châlits de grillage, à la lueur de bougies qu'on colle sur la roche avec leur propre cire. La pierre est tendre. Depuis trois ans, les hommes qui sont passés là l'ont gravée au couteau. Il y a des noms, des numéros de régiment, des dates, des cœurs percés, une chapelle entière avec son clocher et son coq. Il y a un profil de femme, à hauteur d'homme, près de l'entrée d'une galerie, avec un chignon, un nez droit, un cou très long. On ne sait pas qui l'a fait. Il n'est pas signé.
Arthur passe devant chaque soir en allant se coucher. Il s'arrête. Le sculpteur inconnu a su où creuser et où laisser la pierre, et la flamme de la bougie, en tremblant, fait bouger l'ombre sous la joue.
Leroy, une nuit, s'arrête à côté de lui, la bougie à la main.
« C'est bien fait, dit-il. Il a compris que la lumière viendrait d'en bas. »
Il reste un moment. Puis il dit qu'il aimerait bien savoir qui c'est, la femme. Pas le sculpteur. La femme.
La sixième nuit, sur la sixième guérite de Leroy, il y a une rafale.
Ce n'est pas pour eux. Personne ne les a vus. C'est une rafale de routine, quelques obus de petit calibre que l'artillerie d'en face envoie sur la première ligne, au hasard, toutes les nuits, pour que personne ne dorme. Ils l'entendent arriver. Tout le monde se couche. Les obus tombent à cinquante mètres, à trente, à dix.
Quand Arthur se relève, Leroy ne se relève pas.
Il est couché sur le côté au pied de l'encoche, le capot à moitié posé au-dessus de lui. Il respire. Il a du sang à la cuisse, beaucoup, qui noircit la terre, et du sang au bras, et une entaille au front qui saigne dans ses yeux. Un brancardier arrive très vite, un autre derrière. Ils serrent un garrot sur la cuisse avec une courroie. Ils le chargent sur un brancard trop court pour lui, et ses pieds dépassent.
Dans le boyau, au premier coude, Leroy ouvre les yeux. Il cherche quelqu'un. Il trouve Arthur, qui marche à côté du brancard, une main sur le bois.
« Mes mains ? »
Arthur regarde. Le bras gauche est en sang, la main droite est noire de terre. Il les prend, l'une et l'autre, et il les tient un moment.
« Elles sont là. »
Leroy referme les yeux. Les brancardiers repartent. Arthur s'arrête au coude du boyau et les regarde s'éloigner jusqu'au suivant.
Ils finissent la guérite avant l'aube, Morel et lui, sans rien dire. Ils raccordent le capot au parapet. Arthur ramasse les mottes que Leroy avait embrochées, une par une, sur leurs fils de fer, et il les remet à leur place.
À l'atelier, le lendemain, il y a sur l'établi de Leroy une boîte d'ébauchoirs, un pot de plâtre qui a pris dans la nuit, et une tête de taupe modelée dans un reste de terre glaise, grosse comme un poing, avec des lunettes rondes, très reconnaissable. Personne n'y touche.
On apprend deux jours plus tard qu'il est vivant, qu'on l'a opéré, qu'on lui garde sa jambe.
Le même jour, il y a une enveloppe grise.
Arthur l'ouvre debout, à la table du courrier, avant les autres. Augustine écrit qu'il pleut à Paris depuis une semaine. Que la petite qui mentait sur son âge s'est fiancée à un Américain, un vrai, avec un chapeau de cow-boy, qui ne parle pas un mot de français et qui lui apporte du chocolat. Qu'une dame de la pouponnière a voulu montrer un bébé à un monsieur important en visite, et que le bébé lui a fait pipi sur la manche. Que monsieur Bertin a dit, en passant devant elle, que les reprises du ballot du printemps avaient été très remarquées.
Je ne sais pas par qui. Je ne savais pas qu'on remarquait les reprises.
Arthur relit la lettre. Il la relit encore, assis sur son châlit, à la bougie, à côté de l'établi vide de Leroy. Il ne répond pas ce soir-là. Il ne sait pas quoi lui dire qui ne soit pas Leroy.
Les photographies arrivent dans la semaine.
C'est l'usage, maintenant. On pose, et quelques jours après, un avion passe au-dessus, et on prend des vues, et les vues redescendent. On les regarde. Le capitaine à barbe rousse les fait étaler sur une table de planches, dans la carrière, sous une lampe à acétylène qui siffle. Il y a là un lieutenant du service photographique, un homme jeune, pâle, avec une loupe à manche d'os, qui parle très bas et très vite.
« Votre secteur, dit le capitaine. Les guérites. »
Arthur se penche.
Il lui faut un moment pour lire l'image. Il n'a jamais vu le front d'en haut. Il a vu des cartes, des croquis, la vallée depuis le poirier, la colline de craie depuis la colline d'en face. Jamais ça. Des lignes grises qui se croisent, se brisent, repartent en zigzag. Des points blancs partout, ronds, serrés comme des grains de sel. Les trous d'obus. Des fils clairs qui serpentent, les boyaux. Une tache claire, un village. Tout est petit, plat, précis, comme sur un plan d'architecte qu'on aurait laissé dehors sous la pluie.
Le lieutenant pose le doigt sur la photo.
« Ici. »
Arthur regarde.
Elles sont toutes là.
Le long d'une ligne grise, à intervalles irréguliers, il y a des petites bosses, nettes, chacune avec son contour, chacune entourée d'un trait sombre qui la découpe sur le gris de la terre comme un pochoir. Une. Deux. Cinq. Neuf. Il les compte. Il les connaît toutes. Il reconnaît celle de Leroy, la sixième, à sa forme, un peu plus large. Elles sont sur la photo comme des pions sur un damier. On ne voit qu'elles.
Le lieutenant déplace son doigt.
« Ici, et ici, les taches sur les capots. Elles font des dessins. Elles ne ressemblent à rien qui pousse ou qui tombe. Le bleu de vos toiles est sorti blanc. Et ce trait autour, je ne sais pas ce que c'est, mais c'est ce qu'on voit le mieux. »
Arthur regarde le trait. Le trait sombre, gris-violet, un peu irrégulier, sous chaque motte. Celui qu'on pose pour que la forme se détache.
Elle se détache.
« À cent mètres, on voit tout. On voit les taupinières, toutes, chacune. »
Il ne sait pas d'où vient la phrase. Il l'entend. Une voix de femme, rieuse, à une table, sous des tilleuls, au milieu des guêpes. Il ne l'écoutait pas, ce soir-là. Il regardait quelqu'un d'autre couper le pain.
Morel est à côté de lui. Il a trouvé ses trois guérites. Elles sont aussi nettes que les autres. Il ne dit rien. Il prend la loupe des mains du lieutenant, sans demander, et il les regarde de plus près, une par une, longtemps.
« Et celles-là ? » dit le capitaine.
Il montre un autre coin de la photo. Le secteur voisin. Le lieutenant cherche avec sa loupe. Il cherche longtemps. Il ne trouve pas.
« Il y en a quatre, normalement. Je ne les vois pas. »
Ce sont celles de Paillard. Les bouses.
Le capitaine se tourne vers Arthur. Il le regarde, par-dessus ses lunettes rondes, sans reproche, avec une sorte de curiosité.
« Qui a fait celles-ci ?
- Un menuisier, dit Arthur. Il n'avait pas le temps. »
Paillard, quand on le lui dit, le soir, hausse les épaules. Il dit qu'il n'avait pas le temps, que c'était le seul pot, qu'il a fait ce qu'il a pu. Il ne sourit pas. Il retourne à ses planches. Mais plus tard, en passant derrière lui, Arthur l'entend siffler, très bas, un air de bal, en rabotant.
Arthur a demandé au lieutenant s'il pouvait garder une épreuve. Le lieutenant a hésité, puis lui en a donné une, la plus abîmée, avec un coin déchiré.
La nuit, à la bougie, il la regarde encore. Il y voit maintenant autre chose que ses guérites. Il voit les chemins. Pas les boyaux, qui sont tracés, mais les autres, ceux que personne n'a faits. Les raccourcis des hommes entre deux tranchées, la nuit, pour aller plus vite. Le sentier qui mène aux feuillées. La trace claire qui va d'un abri à un point d'eau, aller et retour, mille fois. On voit par où les gens sont passés. On voit tout ce qui a été piétiné.
Il range l'épreuve dans son carnet, entre deux relevés, à côté de la lettre d'Augustine.
Ils refont tout en quatre nuits.
Ils ne peuvent pas refaire les capots. Il n'y a ni le temps ni le plâtre. Ils les repeignent sur place, à genoux dans la première ligne, à la lampe sourde voilée de bleu, avec un seau du brun de la dépêche et des brosses usées. Ils noient les taches. Ils noient le trait. Ils jettent de la terre dessus tant que c'est frais.
Arthur repasse sur chacun de ses traits. Il les suit, un par un, avec la brosse, et il les fait disparaître dans le brun. C'est le même geste qu'au Châtelet, un matin de février, sur une échelle, devant son ciel, quand le projecteur rasait la toile. Il adoucissait ses traits là où la lumière arrivait de côté. Ici, il les supprime tous. La lumière arrive de partout.
Morel travaille à côté de lui, sur la guérite suivante, à trois mètres. Ils ne se parlent pas. Une nuit, vers trois heures, Morel s'arrête, la brosse en l'air, et dit à voix basse :
« Tu te souviens de mes arbres, rue du Plateau ? Ceux que tu as vus de la galerie ?
- Oui.
- Tu avais raison. Ils étaient trop beaux. »
Il se remet à peindre. Puis, au bout d'un moment :
« Les tiens aussi. »
Arthur ne répond pas. Il passe la brosse sur le trait suivant.
La quatrième nuit, en revenant par le boyau, il s'arrête et regarde par-dessus le parapet, à l'endroit où il sait qu'est la sixième guérite, celle de Leroy. Il fait encore noir. Il ne voit rien. Il attend que le jour se lève. Le jour se lève. Il ne voit toujours rien. Une bosse de terre parmi les bosses de terre.
L'attaque a lieu le 23 octobre, à l'aube.
L'artillerie tire depuis six jours. Le bruit est tel qu'on ne s'entend plus parler, qu'on ne s'entend plus penser, que les hommes dans les abris se font des signes comme des sourds. Arthur ne voit rien de l'attaque. Il est à l'arrière, à la carrière, avec les autres. Il sait seulement que les guérites sont occupées, que dans chacune un homme regarde par la fente et parle dans un téléphone, et que les obus tombent où ces hommes ont dit de les faire tomber.
Le soir, le fort est pris. Le lendemain, on a avancé plus loin qu'on ne l'espérait. Les blessés descendent par la route en moins grand nombre qu'on ne l'avait craint. On en parle, à la carrière, à voix basse, comme d'une chose qu'on n'ose pas croire.
Le troisième jour, des prisonniers passent devant la carrière. Des centaines, en colonne par quatre, gris de la tête aux pieds, avec des pansements, sans casque, encadrés par quelques cavaliers. Ils ont l'air de sortir de terre. Ils en sortent. Les hommes de la carrière se mettent sur le bord de la route pour les regarder passer, et les prisonniers les regardent aussi, sans haine, avec une curiosité fatiguée.
L'un d'eux, un grand, à lunettes, s'arrête une seconde à l'entrée de la carrière, là où la roche est gravée. Il regarde le profil de femme, près de la galerie. Un cavalier le pousse. Il repart. Il se retourne encore une fois, en marchant, pour le regarder.
Personne ne parle des guérites. Personne ne les a vues.
Le capitaine à barbe rousse le fait appeler le 27.
Il a devant lui une note, tapée à la machine, avec plusieurs tampons. Il la lui lit. Elle organise le service de camouflage aux armées. Il y aura désormais, auprès de chaque division, un chef d'équipe qui la suivra partout où elle ira, qui connaîtra son secteur, qui aura sous ses ordres des hommes de la division, toujours les mêmes si possible, et qui conseillera tous ceux qui voudront bien l'écouter.
« Vous serez celui de la nôtre, dit le capitaine. Si vous voulez. »
Arthur dit qu'il veut.
« On a beaucoup à faire. Il faut qu'on parle des secteurs, de vos hommes, du matériel. Il y a les batteries du nord du fort, qu'il faut reprendre. Il y a... »
Arthur se lève.
« Mon capitaine. Je vous demande un quart d'heure. »
Le capitaine s'arrête. Il regarde Arthur par-dessus ses lunettes rondes. Il regarde sa montre, puis la note, puis encore Arthur.
« Un quart d'heure », dit-il.
Arthur sort de la carrière. Il fait jour dehors, un jour gris et doux d'octobre. Il s'assoit sur une pierre, à l'entrée, contre la roche. Il sort de sa vareuse un crayon, et de son sac une feuille de papier à lettres qu'il garde depuis des mois et qui a pris la forme du sac. Il la pose sur son genou, sur son carnet de relevés, pour avoir une surface dure.
Il écrit : Mademoiselle Augustine,
Puis il reste un long moment le crayon levé, à regarder la feuille.