Terre d'ombre

1. Le ciel du final

Février 1913

La toile occupe tout le plancher de l'atelier. Elle est arrivée roulée sur deux perches, il a fallu six hommes pour l'étendre, et maintenant elle couvre les planches d'un mur à l'autre, clouée sur ses bords, grise d'apprêt, avec au milieu un ciel qui commence.

Arthur Vasseur entre dans le ciel par le coin gauche. Il a retiré ses souliers sur le seuil, comme tout le monde, et il avance en chaussettes, le balai à la main, un baquet de bleu au pied. Le balai a un manche plus long que lui. Il le tient à deux mains, haut, comme un faucheur, et la brosse au bout touche la toile avec un bruit de pluie fine.

Sous la verrière, la lumière de février est blanche et plate. Elle ne fait pas d'ombre. C'est pour cela qu'on peint ici et pas ailleurs.

Au fond, sur le poêle, la colle chauffe au bain-marie. Le petit Jules la surveille, une cuillère de bois à la main, et l'odeur monte jusqu'aux poutres, une odeur de peau et de bouillon trop cuit qu'on ne remarque plus après la première heure. Le petit Jules a seize ans. Il est là depuis l'automne, il touille, il porte, il nettoie les balais, et quand personne ne le regarde il trempe un doigt dans le vermillon pour se faire une moustache.

« Ta colle prend, dit Arthur sans se retourner.

- Elle prend pas, monsieur Vasseur.

- Elle prend. Je l'entends d'ici. »

Le petit Jules soulève la cuillère, regarde le fil qui coule, et retire la casserole du feu sans rien dire.

Arthur reprend son bleu. C'est un bleu de fin de journée, pas encore la nuit, le moment où le ciel hésite. Il en a mélangé trois baquets ce matin, avec de la poudre et de l'eau et de la colle, et il sait déjà que le premier ne ressemble plus au troisième, parce qu'on ne retrouve jamais exactement la même teinte. Alors il les mêle sur la toile même. Il passe de l'un à l'autre en larges bandes, il fond les bords tant que c'est humide, et la différence disparaît dans le mouvement.

À l'autre bout de l'atelier, sur une toile plus petite, Fernand peint Cadix.

Cadix, dans la pièce, c'est un tableau à elle seule. Un port blanc, des maisons blanches, une mer qui doit sentir l'Espagne depuis le dernier rang. Fernand n'a jamais vu l'Espagne. Il a une carte postale punaisée à un montant, une seule, qu'il regarde toutes les dix minutes en plissant les yeux.

« Il me faut de l'ocre, dit Fernand.

- Tu en as.

- Il m'en faut davantage. Ils ont du soleil, là-bas. Du soleil partout, sur les murs, sur les gens, dans la soupe.

- Tu as mangé de la soupe espagnole ?

- Non. Mais ça se voit sur la carte. »

Il retourne la carte vers Arthur, de loin. On ne voit rien à cette distance, une tache claire. Arthur dit que oui, ça se voit.


Le patron passe à onze heures. Monsieur Ravaud a soixante-quatre ans et des mains qui ne peignent plus. Il a peint pendant quarante ans les forêts, les salons et les palais de la moitié des théâtres de Paris, et maintenant il signe. Le nom sur l'affiche, c'est le sien. La pièce s'appelle Le Champion de l'air, elle a vingt tableaux, et l'atelier Ravaud en a quatre. Le reste est partagé entre d'autres ateliers du quartier, dont celui d'Amable, plus haut vers les Buttes, que monsieur Ravaud ne nomme jamais autrement que « l'autre ».

Monsieur Ravaud ne marche pas sur la toile. Il en fait le tour par les planches, les mains dans le dos, et il s'arrête devant le ciel d'Arthur.

« Montez », dit-il.

Ils montent. Une galerie de bois court le long du mur du fond, à mi-hauteur, avec une rambarde et un escalier raide. C'est de là qu'on juge. En bas, on a le nez dans la couleur, on ne voit que des coups de balai. En haut, la toile devient ce qu'elle sera, une image, à peu près à la distance où le public la verra.

Arthur s'accoude à la rambarde. Le ciel est là, sous lui, à plat sur le plancher, et il le regarde comme on regarde un lac depuis un pont. Le bleu tient. La lumière du soir, en bas à droite, tient aussi, un orangé qui passe au rose sans qu'on voie où. Les nuages ne tiennent pas encore. Ils sont trop doux. D'ici ils se fondent dans le reste, et au théâtre, sous les herses, ils disparaîtront tout à fait.

« Vos nuages sont mous, dit monsieur Ravaud.

- Je vais les cerner. »

Monsieur Ravaud ne répond pas. C'est sa façon de dire oui.

Arthur redescend et prend le petit pinceau, celui qui n'a pas de manche, avec lequel il faut se mettre à genoux. Il trace sous chaque nuage un trait plus sombre, gris-violet, un peu irrégulier, pour que la forme se détache. De près, c'est une ligne de dessin d'enfant. De là-haut, et depuis le poulailler du Châtelet, ce sera un nuage qui a du poids, que la lumière éclaire par-dessus et qui porte son ombre en dessous.

Il le fait pour le premier nuage, puis pour le deuxième. Il remonte vérifier. Il redescend. Au quatrième, il ne remonte plus. Il sait.

« Monsieur Vasseur, dit le petit Jules, depuis le poêle. Pourquoi vous montez pas pour celui-là ?

- Parce que je le vois d'ici.

- D'en bas ?

- D'en bas. »

Le petit Jules regarde le nuage, puis la galerie, puis Arthur. Il ne demande plus rien.


À midi, on mange sur les tréteaux près du poêle, parce que c'est le seul endroit chaud. Pain, saucisson, un fromage que Fernand a rapporté du marché et qui sent plus fort que la colle. Le vin est dans un litre sans étiquette. Le chat de l'atelier, un gris qui n'appartient à personne, attend sous les tréteaux qu'il tombe quelque chose.

On parle de la pièce. Fernand l'a lue, ou plutôt il a lu les indications de décor, ce qui revient au même pour un peintre. Il raconte.

« Il y a un inventeur qui a trouvé un appareil pour qu'on ne se tue plus en aéroplane.

- Un parachute ?

- Quelque chose comme ça. Il faut quelqu'un pour l'essayer. C'est dangereux. Et son ami, l'inventeur, il a peur qu'il se tue, alors il fait tout pour retarder l'essai. »

Fernand mord dans son pain. Il mâche longtemps.

« Alors tout le monde part. Cadix, un paquebot, un naufrage, les Indes, une forêt, des Chinois, tout le bazar. Et à la fin ils reviennent à Paris, à Bagatelle, et l'aéroplane arrive devant tout le monde, et on applaudit.

- Il arrive sous mon ciel, dit Arthur.

- Il arrive sous ton ciel. »

Le petit Jules pose son couteau.

« Un vrai aéroplane ?

- Un vrai, dit Fernand. Un monoplan. Mais il ne vole pas. Il roule.

- Alors c'est un faux. »

Fernand ouvre la bouche, la referme, et coupe du fromage.

Le petit Jules réfléchit.

« Et le type, à la fin. Il a vu du pays ?

- Il a vu Cadix, dit Fernand. Il a vu ma Cadix. Il ne pouvait pas tomber mieux. »

Arthur rit. Il coupe une tranche de saucisson et la jette sous la table. Le chat la prend sans se presser et va la manger plus loin, à l'abri, derrière un rouleau de toile, là où personne ne le voit.


On roule le ciel le surlendemain. C'est une opération lente. Il faut que la peinture soit sèche à cœur, sinon elle colle à elle-même et on perd une semaine. Six hommes à genoux le long d'une perche, qui tournent ensemble, au commandement, pendant que le ciel s'enroule sur lui-même et que le plancher réapparaît derrière, gris, taché de toutes les couleurs des décors précédents. Une forêt de l'an dernier en vert, un salon de l'autre hiver en rouge sombre, une cathédrale dont il reste un vitrail jaune à l'endroit où Arthur avait posé son pied.

Une charrette attend dans la rue de Flandre. On y couche le rouleau, on l'attache, et il part vers le centre au pas d'un cheval qui en a vu d'autres, avec le petit Jules assis dessus comme sur un tronc d'arbre.

Arthur suit à pied. Il aime ce trajet. Il aime traverser Paris derrière un décor roulé, et que personne, sur les trottoirs, ne sache ce qu'il y a dedans.

La charrette descend vers les boulevards. Le rouleau dépasse à l'arrière de plus d'un mètre, et le charretier y a pendu un chiffon rouge, à cause des tramways. Aux carrefours, les agents lèvent leur bâton blanc et la font passer avec le reste, entre un omnibus et une voiture de livraison, sans un regard. Une femme, devant une boulangerie, demande au petit Jules ce que c'est. Le petit Jules répond que c'est le ciel. La femme hausse les épaules et rentre dans sa boutique.

Arthur marche à côté de la roue. Il pense au bleu, enroulé là-dedans sur lui-même, la face peinte contre l'envers, et au fait qu'il ne le verra plus avant ce soir, debout, à sa vraie place. Pour l'instant, c'est un tuyau de chiffon sur une charrette.


Le Châtelet, de l'intérieur, la veille d'une générale, est une usine où tout le monde crie.

Le plateau est immense. Il pourrait contenir l'atelier Ravaud deux fois. Au-dessus, dans les cintres, les toiles des vingt tableaux pendent les unes derrière les autres, roulées ou à plat, accrochées à leurs perches, et les machinistes les font monter et descendre au commandement du chef, avec des cordes, avec des contrepoids, avec des sifflets. Les machinistes ont leurs grades comme à l'armée. Il y a les chefs, les brigadiers, les hommes. Ceux du plateau ne parlent pas à ceux des cintres, sauf pour les insulter, et ceux des dessous ne parlent à personne.

Arthur se tient en coulisse, côté cour, contre un portant. On essaie son ciel. Il descend des cintres très lentement, se déroule, et prend sa place au fond, tout au fond, là où le plateau s'arrête. Sous les herses, les bleus changent. Ils deviennent plus froids, plus profonds, presque de la nuit, et l'orangé du soir passe au feu. C'est l'électricité. Il l'avait prévu. Il avait forcé les chauds exprès, à l'atelier, pour qu'ici ils reviennent à leur juste place.

Les nuages tiennent. Le trait sombre, dessous, ne se voit plus du tout. Il n'y a plus que des nuages qui ont du poids.

Dans la coulisse d'en face, côté jardin, il y a l'aéroplane.

Arthur le voit pour la première fois. Il occupe toute la largeur du dégagement, les ailes presque contre les murs, et il est vrai en effet. Un monoplan, une seule paire d'ailes, de la toile tendue, des haubans, une hélice de bois. Il a l'air plus fragile que dans les journaux, et plus grand. Un mécanicien, en cotte bleue, prêté avec l'appareil, tourne autour avec un chiffon et ne laisse personne approcher.

« Il entre demain soir pour la première fois devant du monde, dit quelqu'un à côté de lui. On a fait trois essais. Au troisième, il a tenu. »

C'est une voix de femme. Il se retourne.

Valentine joue une passagère au deuxième acte et une dame anglaise aux Indes. Elle a trois répliques, une robe de bal, une ombrelle, et un rire qu'on entend depuis les loges. Arthur la connaît depuis l'automne. Il l'a connue mieux depuis Noël.

« Et aux deux premiers essais ? dit-il.

- Au premier, ils ont fait tourner l'hélice, et tout le ballet s'est retrouvé décoiffé. Au deuxième, il a roulé trop loin, et il a fallu le retenir à six au bord de la fosse d'orchestre.

- C'est un aéroplane qui a déjà de l'expérience.

- Il a volé, paraît-il. Ici il fait du théâtre. Ils ont tous de l'expérience. »

Elle lève les yeux vers lui. Pas vers Arthur, vers l'appareil. Elle a des yeux gris et une manière de regarder en l'air qu'il ne lui connaissait pas.

« Cet été, dit-elle, j'en prends un vrai.

- Un vrai quoi ?

- Un vrai aéroplane. Un qui vole. On m'a promis. Un aviateur, un ami d'un ami. On monte à cent mètres, on fait le tour d'un champ. Il paraît qu'on voit tout. Il paraît qu'on voit tout comme sur un plan. »

Arthur regarde son cou. Elle a relevé ses cheveux pour la robe de bal, et il y a là, sous l'oreille, une mèche qui a échappé aux épingles.

« Tu m'écoutes ?

- Je t'écoute. Tu montes à cent mètres.

- Et on voit tout. »

Un machiniste crie qu'on dégage. Valentine s'en va vers les loges en relevant sa robe, et le rire part avec elle, et Arthur reste contre son portant.

Derrière lui, sur une caisse renversée, une couturière du théâtre reprend l'ourlet d'un costume de matelot. Elle a des épingles plein la bouche et un dé à l'index. Elle n'est plus très jeune. Elle a dû entendre toute la conversation, puisqu'elle était à deux pas, mais elle ne lève pas la tête. Arthur recule pour laisser passer un portant de costumes, et son talon heurte le panier à ouvrage. Il dit pardon sans se retourner. Elle ramasse une bobine qui roule et continue son ourlet.


Le soir, il est à l'Olympia.

Il y va pour Lily. Lily danse dans la revue, au troisième rang des danseuses, dans un costume de plumes qui ne cache presque rien et qui coûte, lui a-t-elle dit, plus cher que sa chambre pour l'année. Elle a vingt ans. Elle est née à Clichy et se fait passer pour une Anglaise, parce que les Anglaises dansent mieux, à ce qu'on croit dans les music-halls. Elle a appris trois phrases d'anglais et un accent qu'elle oublie quand elle a bu.

Arthur s'assoit au balcon, de côté. Les danseuses entrent. Il regarde Lily, puis il ne regarde plus Lily.

La toile de fond est un jardin. Un jardin à l'italienne, avec des terrasses, des balustres, des ifs taillés en cônes, une fontaine au centre et une perspective qui s'enfonce vers un palais blanc. C'est bien fait. C'est même très bien fait. Le peintre a compris que la perspective, au music-hall, se regarde de haut comme de bas, et il a placé sa ligne d'horizon assez bas pour que le balcon ne la voie pas basculer.

Mais la fontaine est trop claire. Sous les projecteurs elle avance. Elle avance tellement qu'elle se met devant les danseuses, et pendant tout le numéro c'est elle qu'on regarde, ce blanc qui ne devrait pas être là, au milieu des plumes.

Arthur se demande qui a peint ça. Il pense à un nom, puis à un autre. Il pense que s'il avait la toile au sol, avec un baquet de gris, il en aurait pour dix minutes.

Quand il revient aux plumes, le numéro est fini.


La loge de Lily est une loge à six, au deuxième sous-sol, avec un seul miroir et une seule lampe. Les autres danseuses se changent sans se soucier de lui. Il a l'habitude. Il s'assoit sur la seule chaise libre, sur un paquet de bas.

« Tu étais où ? dit Lily dans le miroir.

- Au balcon.

- Je t'ai vu. Tu regardais derrière.

- Je regardais la fontaine.

- Quelle fontaine ? »

Il le lui explique. Elle l'écoute en se démaquillant, avec un chiffon et de la vaseline, et elle hoche la tête aux bons moments, et quand il a fini elle dit qu'elle n'avait jamais vu qu'il y avait une fontaine.

« C'est bien ce que je dis, dit Arthur.

- Quoi ?

- Qu'on ne devrait pas la voir. »

Lily éclate de rire, et les cinq autres avec elle, sans savoir de quoi. Une grande brune, à côté, demande s'il est peintre. Lily répond qu'il est peintre de décors, ce qui n'est pas pareil, parce que les peintres de décors sont payés.

Il y a dans la poche de son veston un billet de Valentine, arrivé au théâtre dans l'après-midi par un garçon d'accessoires. Il ne l'a pas encore ouvert. Il le sent contre sa poitrine, à travers la doublure, comme le dernier tableau, celui qu'on garde pour la fin.

« Demain tu viens ? dit-il.

- Où ?

- Au Châtelet. C'est la générale.

- J'ai la revue.

- Après la revue. Le final passera tard. Une générale au Châtelet, ça finit après minuit. Tu verras mon ciel.

- Ton ciel. »

Elle se retourne vers lui, à moitié démaquillée, un œil noir et un œil nu.

« Et il y a des gens, dans ton ciel ?

- Un aéroplane.

- Un vrai ?

- Tout le monde me demande ça.

- Alors je viens. »

En sortant, sur le trottoir du boulevard, il ouvre le billet de Valentine. Elle écrit qu'elle aura du monde dans sa loge après la représentation, des amis à elle et un aviateur, et qu'il n'est pas obligé de venir, mais qu'elle sera contente s'il vient. Elle a souligné contente.

Arthur replie le billet. Il pense à l'heure de la revue, à l'heure du final, à l'escalier qui mène des loges du Châtelet à la salle, et à la distance qu'il faudra mettre entre l'une et l'autre. C'est un problème de décor. Il a l'habitude des problèmes de décor. Deux toiles dans le même cadre, il suffit de savoir laquelle on éclaire.

Il rentre à pied. C'est loin, la Villette, depuis les boulevards, mais il aime la nuit de Paris en février, l'air qui pique, les rues qui se vident à mesure qu'on monte vers le nord. Il achète un cornet de marrons à un Auvergnat qui ferme sa boutique et il les mange en marchant, en se brûlant les doigts.

Sur les murs aveugles, au-dessus des toits bas du faubourg, il y a les grandes réclames peintes. Un chocolat, un apéritif, une marque de cirage avec un ramoneur qui rit. Il les connaît toutes. Il les regarde chaque soir comme on passe en revue des collègues. Celle du cirage est mal faite : le peintre a travaillé de trop près, sans reculer, et la tête rit de travers vue depuis la rue. Celle de l'apéritif est bonne. On la lit depuis le bout du boulevard, même dans le noir, sous un seul bec de gaz.

Devant sa porte, il jette le cornet vide dans le caniveau et regarde encore une fois en l'air, vers l'apéritif, avant de monter.


Le matin de la générale, il est au théâtre avant huit heures.

La salle est vide et froide, les fauteuils sous leurs housses, le lustre éteint. Sur le plateau, le chef électricien essaie ses lumières tableau par tableau, avec deux hommes qui montent et descendent les échelles. Quand vient le final, il fait descendre le ciel, et il essaie quelque chose de nouveau. Un projecteur sur le côté, à jardin, très bas, qui doit prendre l'aéroplane au moment où il entre.

Arthur, du fond de la salle, voit tout de suite ce qui ne va pas.

Le projecteur prend le ciel en biais. Il rase la toile. Et sous cette lumière-là, le trait sombre qu'il a mis sous les nuages ressort, net, presque noir, comme un dessin au fusain sur une nappe. Les nuages ne sont plus des nuages. Ce sont des formes découpées, avec leur contour, qu'on a collées sur du bleu.

Il descend l'allée en courant.

« Votre projecteur, dit-il au chef électricien.

- Quoi, mon projecteur ?

- Il prend ma toile de côté.

- Il prend l'aéroplane. C'est pour ça qu'il est là. »

Le chef électricien est un homme court, en blouse grise, avec une moustache jaunie par le tabac. Il parle de ses lumières comme Fernand parle de son ocre. Il ne baissera pas le projecteur. Il ne le déplacera pas. Il a mis trois semaines à le régler.

Arthur demande une échelle et un pot de bleu.

On le lui trouve. Il passe une heure, debout sur les barreaux, la toile pendue devant lui, à reprendre ses traits un par un, dans la partie que le projecteur touche. Il les fond dans le bleu. Il ne les supprime pas, parce qu'ailleurs, sous les herses, il en a besoin. Il les adoucit seulement là où la lumière arrive de côté. C'est un travail de couturière, avec un pinceau trop petit, et la peinture sèche plus vite qu'à l'atelier, à cause de la chaleur des lampes.

Quand il redescend, il retourne au fond de la salle. Le chef électricien rallume. Le ciel est un ciel.

Monsieur Ravaud est assis au dernier rang, en manteau, son chapeau sur les genoux. Arthur ne l'avait pas vu entrer. Le patron regarde la toile un long moment, puis il se lève, remet son chapeau et s'en va par le couloir sans rien dire.


Le soir de la générale, il fait un froid sec. Sur la place, les fiacres et les taxis automobiles se mêlent devant l'entrée, et les chevaux soufflent de la vapeur, et les chauffeurs fument en tapant des pieds. La façade est éclairée jusqu'au toit. Le titre de la pièce court au-dessus des portes en lettres plus hautes qu'un homme.

Arthur n'entre pas par la façade. Il entre par la porte des artistes, sur le côté, et il monte voir Valentine avant le lever du rideau. La loge sent la poudre de riz et les fleurs. Il y a déjà des fleurs, beaucoup, dans des vases, dans un seau, par terre. Elle l'embrasse vite, sur la joue, pour ne pas abîmer son rouge.

« Après, dit-elle.

- Après. »

Il redescend. Au premier, dans le couloir, il croise la couturière de la veille, chargée d'une pile de costumes qui lui monte jusqu'au menton. Il s'écarte. Elle passe.

Il fait le tour par les dégagements et il entre dans la salle par le fond, au moment où le lustre baisse. Il ne s'assoit pas. Il n'a jamais su s'asseoir à une générale. Il reste debout, tout en haut, contre la cloison du fond, là où le parterre se termine sous l'avancée des loges, avec les ouvreuses et deux ou trois retardataires qui cherchent leur place dans le noir. Les critiques sont venus en famille, comme à chaque générale du Châtelet, et il y a des enfants partout, dans les loges, sur les genoux, au bord des balcons, qui ont déjà mangé leurs bonbons avant le lever du rideau.

C'est d'ici qu'il faut regarder. Il l'a appris il y a longtemps, la première fois qu'il a vu une de ses toiles en place. On ne juge un décor que de loin. De près, au plateau, on voit les coutures, les retouches, les traits sous les nuages. D'ici, on voit ce que voit le monsieur du dernier rang qui a payé sa place, et c'est lui qui a raison.

Le rideau se lève.

Il regarde les vingt tableaux comme on regarde passer un train. Il y a un paquebot, le Surinam, et deux tableaux dans sa chambre de chauffe. Des chaudières, des chauffeurs qui passent avec leurs pelles, et chaque fois qu'on ouvre les portes des foyers une lumière blanche, aveuglante, et une fumée épaisse qui se jette dans la salle. Pour la fumée, quelqu'un a fait monter des dessous des vapeurs âcres qui prennent à la gorge. Elles montent, s'étalent, remplissent le plateau. Le tableau suivant commence qu'elles traînent encore entre les portants, et on change d'acte dans un brouillard de buanderie. Au troisième rang, un monsieur tousse exprès.

Cadix arrive, blanche, éclatante, avec un soleil que Fernand a mis partout, sur les murs, sur les gens, et la salle applaudit Cadix. Arthur pense que Fernand, ce soir, est quelque part au poulailler avec sa carte postale dans la poche. Puis viennent les Indes. Valentine passe aux Indes avec son ombrelle et dit ses trois répliques, et la troisième fait rire, et elle tient le rire une seconde de plus qu'aux répétitions.

Il y a la forêt.

Elle arrive sans prévenir, grande, profonde, avec des troncs qui montent plus haut que le cadre de scène des lianes, et une lumière verte qui tombe entre les feuilles. Arthur pense aux gravures de Doré, dans les livres d'étrennes de son enfance. Puis l'orage se lève dedans. Le tonnerre roule dans les dessous, les éclairs passent derrière les arbres, de grands troncs s'abattent, et toute la forêt tremble sur ses perches comme sous un vrai vent. La salle retient son souffle, puis applaudit en plein tableau, pour la forêt, pour l'orage, pour personne en particulier.

Arthur ne sait pas de quel atelier elle sort. Il regarde comment les troncs s'enfoncent, comment le vert passe au noir sans qu'on voie la limite. Il voudrait savoir qui. Il se dit qu'il demandera demain, et il sait qu'il ne demandera pas.

Il voit passer des toiles qu'il connaît, d'autres qu'il ne connaît pas. Dans l'une d'elles, il croit reconnaître la main de l'autre, celle d'Amable, à la façon dont les colonnes ont l'air de peser. C'est bien fait. Il cherche la faute et n'en trouve pas.

Pendant le dernier entracte, il se retourne. Au fond de la galerie, debout elle aussi, dans un manteau qu'il ne lui connaît pas, il y a Lily. Elle est venue en courant de l'Olympia, ses cheveux sont encore tirés par les épingles de la revue. Elle le cherche des yeux. Il lève la main. Elle sourit. Elle reste où elle est.

Le dernier tableau commence.

Le ciel descend. Son ciel. Il se déroule au fond, il prend la place, et sous les herses le bleu du soir s'installe, et l'orangé prend feu à droite, et les nuages flottent, lourds de leur ombre, au-dessus de la pelouse de Bagatelle où toute la troupe s'est rassemblée pour attendre. On attend le champion. On l'attend depuis Cadix, depuis les Indes, depuis le premier tableau. La musique monte.

Côté jardin, le moteur tousse, puis prend.

L'aéroplane entre. Il entre lentement, les ailes à plat, l'hélice qui tourne, et pendant un moment, un vrai moment, Arthur oublie le mécanicien en cotte bleue, le ballet décoiffé, les six hommes au bord de la fosse. Il voit un aéroplane qui vient de son ciel, qui roule sur l'herbe de Bagatelle et qui s'arrête devant la rampe, l'hélice tournant encore. Il voit que la lumière tient.

La salle se lève.

Ils applaudissent debout, tout le parterre, les loges, les balcons, le poulailler. Ils applaudissent l'aéroplane, les ailes, l'hélice, le champion qui saute de son siège et salue. Personne ne regarde le ciel. C'est un bon ciel. C'est pour cela que personne ne le regarde.

Arthur, debout contre la cloison, ne regarde pas la scène.

Il regarde la salle. Les visages tournés vers le plateau, les mains qui claquent, les éventails, les fourrures. Il cherche Lily au fond de la galerie et il la trouve. Il cherche, au premier rang des loges, s'il y a un aviateur avec des fleurs, et il trouve aussi. Il cherche s'il y a quelqu'un, dans toute cette salle, qui se retourne pour voir qui est debout au fond.

Une ouvreuse lui demande s'il cherche sa place.

« Non, dit-il. Je l'ai. »