8. Le pré
Mars - juin 1918
On recule.
Pendant trois ans, on n'a pas reculé. On a avancé de quelques centaines de mètres, on en a perdu quelques centaines, on a creusé, on a posé des arbres, des guérites, des filets sur des batteries qui ne bougeaient pas. Et un matin de mars, au-dessus de la Somme, tout bouge à la fois. Les Allemands passent. Les routes se remplissent. On ne sait plus où est la ligne. On ne sait plus s'il y en a une.
La division d'Arthur monte vers le nord en camions, à la rencontre de ce qui descend. Ce qui descend, ce sont des Anglais par compagnies entières, sans fusils pour certains, la capote ouverte, qui marchent vite en regardant leurs pieds. Ce sont des charrettes de paysans chargées de matelas, de pendules, de cages à poules, de grands-mères assises sur le tout avec un parapluie. Ce sont des vaches, poussées par des enfants, qui meuglent parce qu'on ne les a pas traites.
Les arbres, il n'en est plus question. Les arbres demandent des semaines. On n'a plus des semaines, on a des nuits. Arthur fait ce qu'il faisait en 1914, avec plus de moyens et moins de temps. Des filets jetés sur des pièces qui arrivent au trot et qui repartiront peut-être demain. Des branches coupées plantées debout. De la boue sur ce qui brille. Il court d'une batterie à l'autre, sur une bicyclette qu'il a trouvée dans une grange, avec un sac de raphia sur le porte-bagages, et il dit aux artilleurs où mettre leurs filets, comment ne pas faire de pistes, pourquoi ne pas abattre ce bosquet-là. Ils l'écoutent ou ils ne l'écoutent pas. Il n'a pas d'ordres à leur donner. Il est conseiller. Il conseille.
Une nuit, avec Morel, il dort dans une ferme abandonnée le matin même. La porte est ouverte. Dans la cuisine, la table est mise. Une soupière pleine, froide, avec la louche dedans. Quatre assiettes, quatre cuillères, un pain entamé, une bouteille de cidre à moitié vide. Une horloge qui marche encore. Sur la chaise du bout, un tricot posé, l'aiguille plantée dans la pelote.
Ils mangent la soupe froide, debout, sans s'asseoir, parce qu'aucun des deux ne veut prendre une des quatre chaises. Ils laissent une assiette propre. Le matin, Morel remonte l'horloge avant de partir.
Un soir de la fin mars, la division tient. Elle ne recule plus. Elle creuse. Le front, pour la première fois depuis une semaine, a de nouveau une forme.
Il passe à Amiens en avril.
Il n'y pensait pas. La route traverse la ville, c'est tout. La ville est vide. Les volets sont fermés, les vitrines brisées, les rues pleines de verre et de tuiles. On l'a évacuée. Les Allemands la bombardent de loin, tous les jours, au hasard. Un obus tombe quelque part pendant qu'il passe, deux rues plus loin, et la bicyclette tremble sous lui.
Il passe devant l'école des Beaux-Arts.
Elle est éventrée. La façade tient, mais derrière il n'y a plus de toit. La verrière de la grande salle s'est effondrée à l'intérieur, et par les fenêtres sans carreaux on voit le ciel, gris, partout, là où il y avait le plafond de verre et la lumière plate de 1915. Au pied du mur, sur le trottoir, une jardinière de fonte est restée debout, avec des géraniums secs.
Il ne s'arrête pas. Il ralentit, c'est tout. Puis il repédale.
Les lettres s'arrêtent à la fin de mars.
Il y en a une, encore, datée du 20. Augustine écrit qu'il fait doux à Paris, que les marronniers bourgeonnent sur le boulevard, que l'atelier a reçu une grosse commande de filets et qu'on fait des heures. Elle écrit que Jeanne s'est fiancée, pour la troisième fois, et que cette fois ça a l'air sérieux, parce que le garçon a demandé la permission à la mère.
Puis il n'y a plus rien.
Le premier jeudi, il ne s'en étonne pas. L'offensive a tout désorganisé, le courrier arrive par paquets, en retard, ou pas du tout. Le deuxième jeudi, il va à la table du courrier et attend que le vaguemestre ait fini de trier. Il n'y a rien. Il retourne voir le soir, au cas où. Le troisième jeudi, il y va tous les jours.
Les journaux arrivent, eux. Ils disent que Paris est bombardé. Pas par des avions, ou pas seulement. Par un canon. Un canon allemand d'une taille qu'on n'avait jamais vue, qui tire de plus de cent kilomètres, de l'autre côté des lignes, et dont les obus tombent sur Paris sans prévenir, toutes les vingt minutes, le jour, n'importe où. On en a reçu un sur une église, un vendredi saint, pendant l'office. Les journaux donnent le nombre de morts.
Arthur lit les journaux. Il cherche les noms des rues. Les journaux ne donnent pas les noms des rues. La censure les en empêche. Ils disent : un quartier du centre, un quartier de l'est, une maison ouvrière.
Il ne demande rien à personne. Il va à la table du courrier.
Morel le voit y aller pour la troisième fois de la journée. Il ne dit rien. Le lendemain, c'est Morel qui y va le premier, sans rien dire non plus, et qui revient en secouant la tête.
L'enveloppe grise arrive le 19 avril, avec deux autres en dessous, datées du 28 mars et du 6 avril. Le vaguemestre les jette sur la table avec le reste. Arthur les prend toutes les trois. Il ne les ouvre pas à la table. Il sort, il va derrière la grange, il s'assoit sur un timon de charrette.
Il ouvre la plus récente d'abord.
Monsieur Arthur,
Je vous écris encore, même si je ne sais pas si les autres sont arrivées. On dit que les lettres pour le front se perdent en ce moment. Je vous mets le principal dans chacune, comme ça, s'il n'en arrive qu'une, vous saurez quand même.
Tout va bien à l'atelier. Personne n'a rien.
On entend les obus. On ne les entend pas arriver, on les entend tomber, quelque part, et on se demande où, et le soir on apprend. Le premier jour, tout le monde est descendu à la cave. Maintenant on ne descend plus, on continue de coudre. La nuit, c'est les avions, avec les sirènes, et là on descend. Marcelle a apporté un jeu de cartes. Je gagne.
La petite qui a l'Américain est partie à la campagne chez une tante. Beaucoup de gens partent. Moi je reste. Je n'ai pas de tante.
J'espère que vous allez bien et que ça tient.
A. L.
Il lit les deux autres. Elles disent la même chose, presque avec les mêmes mots, dans un autre ordre. Tout va bien à l'atelier. Personne n'a rien. Trois fois.
Il reste longtemps sur son timon. Puis il remet les trois lettres dans leurs enveloppes, les met dans son carnet, avec l'épreuve photographique et la lettre d'octobre, et il retourne à la grange.
Le soir, il répond. C'est la lettre la plus longue qu'il ait écrite de sa vie. Elle fait une page et demie. Il y raconte la bicyclette, la ferme à la soupe froide, l'horloge que Morel a remontée. Il lui demande, pour la première fois, quelque chose qui ne sert à rien : si la cave de la rue de Meaux est solide, et si elle a de quoi s'asseoir quand elle y descend, et qui, de Marcelle ou d'elle, gagne le plus souvent aux cartes.
Le manuel arrive en mai.
C'est un fascicule à couverture grise, d'une soixantaine de pages, avec un album de planches à part, plus grand, relié de toile. On en donne un exemplaire à chaque chef d'équipe. Arthur le reçoit un soir, avec une circulaire qui dit qu'il doit le connaître, l'appliquer et le faire appliquer.
Il le lit la nuit, à la bougie, sur sa paillasse.
Il le lit en entier. Il n'a jamais lu un livre en entier depuis la guerre. Il lit l'introduction, qui dit que l'idée même de se dissimuler répugnait au caractère français, et que se cacher est donc devenu un art. Il lit les pages sur l'ombre propre et l'ombre portée, sur la valeur, sur les couleurs qui changent sous l'objectif, sur le bleu qui sort blanc. Il lit en langage de peintre des choses qu'il sait depuis toujours et d'autres qu'il a apprises à plat ventre.
À la page neuf, il y a une phrase en italique, seule au milieu de la page.
Ne juger de l'effet d'un camouflage, en ce qui concerne sa forme, que de loin.
Il la relit. Il pense à la galerie de bois, à La Villette, à monsieur Ravaud les mains dans le dos, au fond du Châtelet un soir de générale, contre la cloison, avec les ouvreuses. Il pense à son chêne de l'Argonne. On l'a imprimée. On l'a mise en italique. Quelqu'un, quelque part, l'a apprise aussi.
Il tourne les pages.
À la page vingt-six, il y a les faux buissons. Il n'en est parlé que pour mémoire, dit le manuel, car ils constituent un décor. Or, un décor ne fait illusion qu'à une certaine distance et sous un certain angle.
Il relit la phrase. Le mot est là, au milieu, sans majuscule, sans italique. Un décor. Comme on dirait un défaut.
Il tourne les pages. Plus loin, à propos d'un pont, il y a un véritable décor qu'on a posé sur un parapet, et le manuel dit qu'un simple masque aurait suffi.
Il ouvre l'album.
Les planches sont de grandes photographies, collées sur carton, avec des légendes au-dessous, imprimées en petits caractères. Des hangars, des routes, des batteries, des tentes, vus d'en haut, vus de loin, vus de près. Des guérites, des taupinières, en plan et en place. Il les reconnaît. Il en a posé.
À la planche vingt-neuf, il y a un train blindé.
Il est peint. Tout entier, de la locomotive au dernier wagon, couvert de grandes taches de couleurs différentes, et chaque tache est entourée d'un trait plus sombre qui la découpe. Sur la photo, prise d'en haut, à quelques centaines de mètres, on ne voit que ça. Le train ne disparaît pas. Il devient un dessin. Un dessin qu'on remarque.
Au-dessous, la légende dit l'inutilité des zébrures, et surtout du sertissage.
Il ne connaissait pas le mot. Il connaît la chose.
La légende continue, sur une deuxième ligne.
Une peinture couleur terre d'ombre eût suffi.
La bougie fume. Arthur pose l'album ouvert sur ses genoux, à la planche vingt-neuf, et il reste comme ça jusqu'à ce que la mèche se noie.
Le lendemain matin, il va voir une batterie de 75 installée la veille à la lisière d'un verger. Les artilleurs ont peint leurs boucliers eux-mêmes, avec de la bonne volonté, en grandes taches vertes et jaunes cernées de noir. Ils en sont fiers. Arthur leur dit que c'est très bien fait. Puis il leur demande s'ils ont un pot de brun.
Leroy revient en mai, une semaine après le manuel.
Il descend d'une voiture sanitaire devant la grange, avec une canne, une jambe raide qui ne plie plus tout à fait, et une capote neuve trop grande, parce qu'il a maigri. Il a maigri de vingt kilos. Il est presque mince. Personne ne le reconnaît au premier coup d'œil. Puis il ouvre la bouche.
« Je suis revenu parce qu'on m'a dit que vous ne riiez plus. C'est inadmissible. J'ai demandé à voir le colonel. »
Morel le prend dans ses bras. Paillard lui serre la main, longtemps, et va lui chercher une chaise, la seule de la grange, celle du lieutenant, qu'il lui apporte sans demander. Arthur ne sait pas quoi faire de ses mains. Il les met dans ses poches, puis les sort.
« Elles sont toujours là », dit Leroy, en levant les siennes.
Il les agite devant lui, toutes les deux, comme un prestidigitateur qui montre qu'il n'a rien dedans.
Le soir, il raconte l'hôpital. Il en fait un numéro. Les infirmières, les chirurgiens, un aumônier qui voulait le confesser et à qui il a fait faire son buste en mie de pain. Tout le monde rit. Il ne raconte pas la nuit du boyau. Personne ne lui demande.
La commande arrive à la fin de mai.
C'est un pré. Un grand pré au bord d'une rivière, au sud d'Amiens, sur une pente douce, entre deux bois. On y a installé une batterie lourde, la nuit, sous des filets. Les filets sont bien faits, bien tendus, garnis de raphia vert, et d'en haut, sur les premières photos, le pré est un pré.
« C'est bien le problème », dit le capitaine qui leur montre les photos.
Il les étale sur une table. Autour du pré, tous les prés de la vallée ont des vaches. De petits points noirs et blancs, dispersés, qui ne sont jamais au même endroit d'une photo à l'autre. Les paysans sont partis, mais on a laissé les bêtes, ou on les a ramenées, et l'intendance en garde quelques troupeaux pour la viande. Il y a des vaches partout.
Sauf dans le pré de la batterie. On y a interdit les bêtes, à cause des filets.
« Un pré vide au milieu des prés pleins, dit le capitaine. Vous comprenez. »
Arthur comprend. Un pré sans vaches, d'en haut, c'est un pré où il y a quelque chose.
Leroy fait les vaches.
Il les fait en papier mâché, sur des armatures de grillage et de lattes que Paillard lui monte, à la taille exacte d'une vache normande, couchée ou debout, la tête baissée vers l'herbe. Il en fait six. Il les fait légères, si légères qu'un homme seul peut en soulever une à bout de bras, au-dessus de sa tête, comme un haltère. Il passe une journée entière sur les oreilles. Il dit que c'est par les oreilles qu'une vache est une vache, et que les sculpteurs animaliers qui commencent par les cornes n'ont rien compris.
Morel les peint. Il fait les robes pies, les taches noires sur le blanc, et il s'arrête au milieu de la première.
Il regarde ses taches. De grandes formes irrégulières, noires, découpées sur le blanc. Il regarde Arthur.
« Ça, dit-il, c'est des zébrures. »
Arthur regarde la vache.
« Non. C'est une vache.
- C'est la même chose.
- Pas d'en haut. D'en haut, une vache pie, c'est une vache pie. Les vraies ont les mêmes. »
Morel réfléchit un long moment, le pinceau en l'air. Puis il éclate de rire, et il finit sa vache sans plus rien dire.
On les pose la nuit, au milieu du pré, sur les filets et autour. On les dispose comme des vaches se disposent, Arthur y a passé deux soirées à regarder un vrai troupeau, au bord de l'eau, avec un carnet. Pas en ligne. Pas en rond. Deux ensemble, une à l'écart, trois qui regardent dans le même sens parce que le vent vient de là.
Le lendemain, un avion passe. Les photos redescendent. Le pré a des vaches.
Le soir, il faut les déplacer.
C'est la règle. Une vache qui ne bouge pas pendant trois jours, d'une photo à l'autre, c'est une vache en papier. Alors chaque nuit, Arthur, Morel, Paillard et deux sapeurs descendent dans le pré, soulèvent les vaches et les portent ailleurs. Pas loin. Quelques mètres, une vingtaine parfois. Celle qui était couchée, on la remplace par une debout. Celle qui regardait la rivière, on la tourne vers le bois.
Leroy ne peut pas porter. Il marche derrière, avec sa canne, et il dirige. Il dit à quel endroit l'herbe est la meilleure. Il dit que la petite tachetée ne s'entend pas avec la grande, qu'il faut les séparer. Il dit qu'à cette heure-là une vache normande, avec la rosée, a tendance à se rapprocher de l'eau. Personne ne sait d'où il tient tout ça. Il dit qu'il a fait des bœufs pour un monument agricole à Évreux, en 1907, et qu'on n'oublie jamais un bœuf.
La quatrième nuit, il y a le taureau.
Il appartient au troupeau d'à côté. Il a passé la clôture, ou la clôture est tombée. Ils le découvrent en arrivant dans le pré, à la lueur de la lune, debout à côté de la grande vache pie, la plus belle de Leroy, celle qui baisse la tête vers l'herbe. Il la renifle. Il fait le tour. Il la renifle encore, de l'autre côté.
Personne ne bouge.
Le taureau souffle par les naseaux, longuement, et se couche à côté de la vache en papier, contre elle, comme on se couche contre quelqu'un pour la nuit.
« Il faut la déplacer, dit Morel à voix très basse.
- Va lui dire », dit Paillard.
Ils attendent. Le taureau ne bouge pas. Ils déplacent les cinq autres, sans bruit, en faisant un grand détour. La sixième reste où elle est, avec le taureau couché contre son flanc.
Le lendemain, sur la photo, à l'endroit de la vache de la veille, il y en a deux.
Le propriétaire du taureau vient le chercher le lendemain midi. C'est un vieux, en blouse, avec un bâton, qui n'est pas parti avec les autres parce qu'il ne voulait pas laisser ses bêtes. Il trouve son taureau couché dans le pré, contre la vache en papier. Il regarde la vache. Il regarde le taureau. Il regarde Arthur et Paillard, qui attendent au bord du bois.
« Il a toujours eu de drôles d'idées », dit-il.
Il donne un coup de bâton sur la croupe du taureau, qui se lève, s'étire, regarde la vache une dernière fois et suit le vieux sans se presser.
Leroy regarde la photo longtemps, à la loupe. Il ne dit rien. Puis il la pose sur la table et il dit que c'est la plus belle critique qu'il ait jamais eue, et qu'il ne pourra jamais la montrer à personne.
Le photographe vient le 5 juin.
Il ne vient pas d'avion. Il vient à pied, avec un trépied, une chambre de bois, un sac de plaques, et un ordre du service photographique de l'armée qui veut des vues de camouflage, pour les archives. Quelqu'un, quelque part, a entendu parler des vaches. Il veut une vache.
On lui en descend une au bord du pré, à l'abri d'un bois, là où l'avion ne voit pas. La petite tachetée, debout, la tête baissée. Le photographe plante son trépied. Il glisse sa tête sous le voile noir. Il ressort.
« Il faudrait des hommes, dit-il. Pour l'échelle. Qu'on comprenne la taille. »
Cinq hommes s'avancent. Paillard, Morel, deux sapeurs, et Leroy, qui pose sa canne contre un arbre pour qu'on ne la voie pas et qui se tient tout droit sur sa jambe raide. Un des sapeurs soulève la vache à bout de bras, au-dessus de sa tête, pour qu'on voie qu'elle ne pèse rien. Les autres se mettent autour, comme on se met autour d'un trophée.
« Et vous ? » dit le photographe à Arthur.
Arthur est à côté de l'appareil. Il regarde le groupe, la vache, le bois derrière, la lumière qui vient de gauche et qui fait une ombre sous le ventre de la vache, comme il faut.
« Je suis très bien ici », dit-il.
Le photographe hausse les épaules. Il retourne sous son voile. Il dit qu'on ne bouge plus.
On ne bouge plus.
Arthur se tient derrière l'appareil, à côté du trépied, là où il n'y a rien à voir, et il regarde.