4. Le Plateau
Juin - septembre 1915
Il monte à pied depuis la gare de l'Est. Il pourrait prendre le tramway. Il ne le prend pas. Il veut voir.
Paris a les mêmes rues. Les mêmes boulevards, les mêmes marronniers, les mêmes réclames peintes sur les murs aveugles, un peu passées, que personne n'a refaites depuis un an. Mais dans les tramways, ce sont des femmes qui poinçonnent les billets. Aux terrasses, il y a des uniformes, des bleus neufs et des bleus usés, et on reconnaît ceux qui reviennent à leur façon de s'asseoir, tout au bord de la chaise. Sur celle d'un théâtre, en haut du faubourg, il n'y a plus RELÂCHE. Il y a une affiche neuve, une revue, avec des drapeaux.
Il monte vers les Buttes-Chaumont. Il connaît ces rues mieux que celles de son enfance. Il passe à deux rues de La Villette sans tourner.
L'atelier est au 34 de la rue du Plateau, au fond d'une cour. C'est un atelier de décors comme celui de monsieur Ravaud, en plus grand. Une verrière, une galerie de bois le long du mur du fond, des toiles couchées sur le plancher, des baquets, des balais, l'odeur de la colle qui chauffe quelque part. Mais à la porte il y a un planton, et au fond, sous la galerie, un bureau de planches avec un lieutenant derrière, et sur le plancher, au milieu des toiles, des hommes en uniforme qui peignent en chaussettes.
Arthur s'arrête sur le seuil. Il délace ses souliers. Il les pose contre le mur, à côté des autres, et il les regarde un moment, alignés avec ceux des peintres, comme s'ils étaient à leur place.
Puis il entre dans la toile.
Le patron de l'atelier, monsieur Bertin, parle peu. C'est un homme âgé, en blouse grise, qui passe entre les toiles les mains dans les poches et qui s'arrête parfois, longtemps, devant le travail d'un autre, sans un mot. C'est le lieutenant qui explique.
On peint pour le front. On peint des paysages. Une batterie est installée derrière une crête, l'ennemi la voit depuis ses observatoires, en face, sur une hauteur. On tend devant elle une toile, et sur la toile on peint ce que l'ennemi verrait s'il n'y avait pas de batterie. Une haie. Un talus. Un bout de bois. On peint des routes qu'on ne veut pas montrer, des pièces qu'on ne veut pas montrer, des abris qu'on ne veut pas montrer.
« C'est du théâtre, dit le lieutenant. À l'envers. Vous peignez pour que personne ne regarde. »
Arthur dit qu'il a compris.
Il passe l'après-midi à genoux, sur une toile de six mètres, à peindre un rideau de peupliers. Il n'a pas tenu un balai depuis un an. Au début, sa main hésite. Le bleu de ses mains d'artilleur, la boue dans les jointures, les doigts qui ne se ferment plus tout à fait. Puis la main se souvient. À cinq heures, il a trois peupliers. Il monte à la galerie. Ce sont des peupliers.
Dans le coin du fond, sous la verrière, à une grande table de couturière, il y a des femmes.
Elles sont cinq. Elles assemblent les lés de toile, les longues bandes qui arrivent en rouleaux, pour en faire des surfaces de six, huit, dix mètres, qu'on étend ensuite sur le plancher. Elles cousent à la main et à la machine, une vieille machine à pédale qui fait un bruit de train, et elles parlent tout le temps, sauf quand le lieutenant passe.
Il y a Marcelle, qui a vingt ans et un fiancé au Maroc. Il y a Jeanne, qui a des taches de rousseur jusque dans le cou et qui rit pour rien. Il y a une grande blonde dont il ne retient pas le prénom, et une petite brune qui ne lève jamais les yeux. Il y a une cinquième, plus âgée, au bout de la table, qui coud les ourlets.
Arthur passe à la table le deuxième jour. Il demande un fil. Il demande s'il fait aussi chaud tous les jours. Il demande à Jeanne si les taches de rousseur, c'est de naissance, et Jeanne rit, et les autres avec elle, et Marcelle dit qu'on voit bien qu'il revient du front, parce qu'il n'a plus l'habitude de parler aux femmes, et toutes rient encore. Il a l'habitude. Il rit avec elles.
Quelqu'un chantonne.
C'est très bas, presque rien. Un air qui monte et qui descend sous le bruit de la machine, sans paroles, et qui s'arrête dès que la machine s'arrête. Arthur se retourne. Il ne sait pas d'où ça vient. Il pense que c'est dans la cour.
Le peintre de chez l'autre arrive la deuxième semaine.
Il s'appelle Morel. Il a vingt-six ans, une moustache fine, des mains très propres, et il vient de l'atelier d'Amable, en haut de la rue, que monsieur Ravaud ne nommait jamais. Il a fait la Marne dans l'infanterie, et il en parle encore moins qu'Arthur de l'Argonne. Il peint vite. Il peint mieux les arbres que quiconque à l'atelier. Il ne les peint pas feuille par feuille. Il pose une tache, une autre, une troisième, et c'est un chêne. Il se recule, il en pose une quatrième, et le chêne a du vent dans les branches.
Arthur le regarde faire le premier jour. Il ne dit rien. Le soir, il reste après les autres, et il reprend ses peupliers.
Le lieutenant leur donne à chacun une toile. Même commande, même sujet, deux emplacements différents : une batterie de 155 sur un bord de bois, quelque part dans la Somme, que l'ennemi voit de face, à deux kilomètres, depuis un clocher. Il faut une lisière. Des arbres, de l'herbe devant, une ombre dessous. Les deux toiles partiront le même jour.
Ça dure dix jours.
Les ouvrières font des paris. Marcelle tient pour Morel. Jeanne tient pour Arthur, parce qu'il lui a parlé de ses taches de rousseur. Les peintres des autres toiles passent voir, l'air de rien, en allant chercher de la colle. Monsieur Bertin s'arrête une fois devant chaque toile, le même temps devant chacune, et repart.
Les arbres de Morel sont plus beaux. Arthur le voit dès le troisième jour. Ils ont de l'air, du mouvement, une lumière qui passe dedans. Les siens sont justes, ils sont bien faits, ils sont des arbres. Ceux de Morel sont des arbres qu'on regarde.
Le huitième jour, Arthur monte à la galerie et il regarde la toile de Morel d'en haut.
Il cherche la faute. Il la trouve.
Les arbres de Morel sont trop beaux. D'en haut, à la distance du clocher, à peu près, ils sont plus clairs que tout le reste. La lumière que Morel a mise dedans les fait avancer. Ils se détachent. Ils font une lisière qu'on remarque, comme la fontaine de l'Olympia qu'on regardait au lieu des danseuses.
Arthur ne dit rien. Il redescend. Il prend un baquet de gris et il éteint ses propres arbres. Il leur retire de la lumière, il leur retire du vent, il les rend un peu plus sourds, un peu plus pareils à n'importe quelle lisière qu'on voit tous les jours sans la voir.
Le dixième jour, le lieutenant monte à la galerie avec un capitaine qui est venu exprès. Ils regardent les deux toiles. Le capitaine tient une paire de jumelles qu'il ne met pas aux yeux. Il regarde longtemps.
« Celle-là », dit-il. Il montre celle d'Arthur.
« Les arbres de l'autre sont plus beaux, dit le lieutenant.
- Je sais. C'est pour ça. »
Le soir, Morel vient trouver Arthur au lavabo. Il se lave les mains longtemps, avec soin, entre les doigts.
« Tu as éteint tes arbres, dit-il.
- Oui.
- Tu as vu les miens de là-haut.
- Oui.
- Tu aurais pu me le dire. »
Arthur s'essuie les mains. Il ne répond pas. Morel le regarde dans la glace au-dessus du lavabo, puis il sourit, à moitié.
« À ta place, je n'aurais rien dit non plus. »
Les deux toiles partent le lendemain, roulées sur leurs perches. On les met dans le même camion. Personne, sur le trottoir de la rue du Plateau, ne sait ce qu'il y a dedans.
C'est la cinquième, au bout de la table, qui parle des souliers.
Il passe derrière elle avec un seau de colle, en fin de journée, et elle lève la tête, pour la première fois depuis qu'il est là. Elle a un visage large, un nez fort, des cheveux tirés en un chignon serré qui ne laisse rien dépasser, et une paire de lunettes de fer qu'elle porte au bout du nez pour coudre. Elle le regarde marcher jusqu'au baquet, puis revenir.
« Ce ne sont pas vos souliers », dit-elle.
Il s'arrête.
Il ne les a pas aux pieds. Il est en chaussettes, comme tout le monde. Ses souliers sont contre le mur, à l'entrée, avec les autres. Elle les a vus le matin, quand il est arrivé, et le soir, quand il est reparti, pendant deux semaines.
« Vous marchez à côté, dit-elle. Vous marchez comme quelqu'un qui a les pieds d'un autre. »
Elle se remet à son ourlet.
Arthur reste avec son seau. Il ne sait pas quoi répondre. Personne, depuis septembre, ne lui a parlé de ses souliers. Pas le maréchal des logis, pas le pointeur, pas le capitaine au monocle. Pas lui-même.
« C'est vrai, dit-il.
- Je sais. »
Elle s'appelle Augustine. Il l'apprend le lendemain, par Jeanne, qui l'appelle mademoiselle Augustine, avec une petite moue, comme on dit d'une tante qu'elle est gentille.
La semaine suivante, en arrivant le matin, il trouve sur son baquet une paire de chaussons.
Ils sont taillés dans une chute de toile de camouflage, une toile déjà peinte, avec un bout de haie verte sur le pied gauche et un morceau de ciel sur le pied droit. La semelle est doublée de trois épaisseurs de feutre. Les coutures sont serrées, régulières, des coutures de couturière qui a cousu pour les théâtres. Il n'y a pas de mot.
Il les met. Ils sont à sa taille.
Il traverse l'atelier avec ses chaussons, et la table des ouvrières le voit arriver, la haie et le ciel, et Jeanne pousse un cri, et Marcelle dit qu'on ne le verra plus, maintenant, qu'il est camouflé, et toute la table rit. Augustine rit avec elles. Elle rit plus fort qu'elles, la tête en arrière, avec un rire qu'il ne lui connaissait pas, un rire de femme du faubourg qui n'a pas peur du bruit.
Elle ne dit pas que c'est elle. Elle n'a pas besoin.
Le chantonnement revient en juillet, quand il fait si chaud sous la verrière qu'on ouvre tous les châssis et que la machine à coudre se tait l'après-midi parce que personne n'a la force de pédaler.
Sans la machine, il l'entend mieux. Ce n'est pas dans la cour. C'est au bout de la table. C'est une voix basse, posée, juste, qui monte et descend sans effort, comme si elle ne savait pas qu'on pouvait l'entendre.
Arthur pose son pinceau. Il se tourne vers la table.
« Plus fort, mademoiselle Augustine. »
Il l'a dit gaiement, en souriant, assez fort pour que toute la table entende. Les jolies se retournent. Jeanne applaudit. Marcelle dit oui, oui, plus fort.
La voix s'arrête.
Augustine ne lève pas la tête. Elle coupe son fil avec les dents, prend une autre aiguillée, et elle continue son ourlet. Elle ne dit rien. Les jolies attendent un moment, puis reprennent leur conversation. Arthur reprend son pinceau.
Elle ne chantonne plus, après. Pas devant lui. Une fois ou deux, en arrivant le matin, avant que les autres soient là, il croit entendre quelque chose au bout de l'atelier, très bas. Quand il entre, c'est fini.
Valentine habite toujours rue de Douai, au quatrième.
Il y monte un dimanche, en uniforme, rasé de près, avec un bouquet de roses qu'il a payé trop cher à un marchand de la place Clichy. Il a écrit. Elle n'a pas répondu. Il monte quand même.
Elle ouvre en blouse blanche, les manches roulées, une coiffe à la main. Elle a les cheveux coupés court, à la nuque. Elle a maigri. Elle le regarde, regarde les roses, et elle rit, et c'est le même rire qu'au Châtelet, mais il s'arrête plus vite.
« Je pars dans une heure, dit-elle. Entre. »
Elle fait du café, du vrai, qu'elle garde dans une boîte en fer pour les occasions. Elle est infirmière bénévole dans un hôpital auxiliaire installé dans un lycée, à Passy. Elle y va tous les jours depuis l'automne. Elle fait les pansements, elle écrit les lettres de ceux qui ne peuvent plus écrire, elle lit les journaux à voix haute à ceux qui ne peuvent plus lire. Elle parle d'un sergent qui a perdu les deux mains et qui lui dicte des lettres d'amour à trois femmes différentes. Elle en rit. Elle parle d'un petit Breton qui ne parle pas français et qui l'appelle maman. Elle n'en rit pas.
Arthur boit son café. Il ne parle pas de la batterie. Il ne parle pas de l'atelier, parce que le lieutenant a dit qu'on n'en parlait pas. Il ne trouve rien d'autre.
« Et toi ? dit-elle.
- Je peins.
- Quoi ?
- Des arbres. »
Elle hoche la tête. Elle a appris, à l'hôpital, à ne pas poser la question suivante.
Elle remet sa coiffe devant la glace de l'entrée, avec des épingles. Elle a le cou nu, maintenant, à cause des cheveux courts. Il n'y a plus de mèche.
« Tu cherches toujours la lumière ? dit-elle à la glace.
- Toujours. »
Elle se retourne, l'embrasse sur la joue, vite, comme au Châtelet, pour ne pas abîmer un rouge qu'elle ne met plus. Elle met les roses dans un broc d'eau, sur la table de la cuisine, et elle prend son sac.
Ils descendent l'escalier ensemble. En bas, elle part vers le métro. Il reste sur le trottoir. Elle ne se retourne pas, parce qu'elle est en retard.
Fernand a toujours la clé.
Il l'attend devant la porte de l'atelier Ravaud, rue de Flandre, un soir de juillet, avec un litre et deux verres dans les poches de sa veste. Il a vieilli. Il dit que c'est la faute des enseignes, qu'on se casse le dos à peindre en l'air, sur une échelle, au lieu de peindre par terre comme un homme.
Ils montent. L'atelier sent le renfermé et la fiente de pigeon. Les poêles sont froids. Les baquets sont secs, avec une croûte de couleur au fond, craquelée comme une terre en août. Le plancher est couvert de poussière, et au milieu, sous ses draps, la toile du parc.
Arthur soulève un coin.
C'est la fin du jour. La lumière arrive de biais par la verrière, une lumière jaune, basse, qui traverse l'atelier et se pose sur la toile. Les marronniers de gauche s'allument. Les feuilles rousses par-dessus le vert, la lumière de quatre heures entre les troncs, l'air entre les arbres, tout est là, intact, comme le jour où il a posé son balai. Plus à droite, les troncs en fil de fer, les feuillages en boucles, le quadrillage gris du fusain.
Il les regarde longtemps.
Ce sont de beaux arbres. Ce sont des arbres qu'on regarde.
Fernand, derrière lui, ne dit rien. Il verse le vin. Arthur repose le drap, le lisse du plat de la main, ramène le coin.
Ils boivent leur litre assis sur les tréteaux, près du poêle froid, en parlant des enseignes de Fernand et des marchands de vin, et de monsieur Ravaud qui ne reviendra pas, et du petit Jules, qui a fini par s'engager au printemps, pour de bon, le jour de ses dix-huit ans, avec l'accord de sa mère, et dont on n'a pas de nouvelles.
La section est créée en août. On le lit dans une note que le lieutenant affiche au mur de son bureau, à côté du calendrier. On a désormais un nom, un chef, un tampon. Les hommes de l'atelier partent par petits groupes, pour les ateliers qu'on ouvre derrière le front.
Arthur part pour Amiens le dernier lundi d'août.
Le samedi, en fin de journée, il va chercher son sac au vestiaire. Augustine est là, au bout de la table, seule. Les autres sont parties. Elle a son sac sur les genoux, le sien, le sac d'artilleur, et elle est en train d'en coudre la bretelle.
« Elle allait lâcher, dit-elle. Je l'ai doublée. Les coins aussi. Vous portez trop lourd d'un côté. »
Elle coupe le fil avec les dents. Elle lui tend le sac. Il le prend.
« Merci, mademoiselle Augustine. »
Elle remet ses lunettes au bout de son nez. Elle reprend son ourlet.
Il remet ses souliers sur le seuil. Les chaussons sont dans le sac, sur le dessus.
L'atelier d'Amiens est dans l'école des Beaux-Arts, dans une grande salle des fêtes sous une verrière. Quand Arthur entre pour la première fois, la lumière tombe d'en haut, blanche, plate, sans ombre, sur des toiles couchées par terre, et il s'arrête sur le seuil et ne dit rien. Puis il délace ses souliers.
Ils sont une douzaine. Morel est là, arrivé la semaine d'avant, qui fait semblant de ne pas l'avoir attendu. Il y a un sculpteur, Leroy, gros, roux, qui a fait les monuments aux morts de 1870 de trois sous-préfectures et qui raconte qu'il a modelé tant de soldats mourants qu'il les reconnaît maintenant dans la rue. Il fait rire tout le monde, y compris le lieutenant, qui ne voudrait pas. Il y a un menuisier, Paillard, un homme du Faubourg-Saint-Antoine, maigre, taciturne, qui regarde les artistes clouer comme on regarde des enfants manger avec un couteau, et qui leur reprend les marteaux des mains sans un mot.
Le soir, au cantonnement, Leroy imite le lieutenant. Paillard ne rit pas, mais il ne s'en va pas.
On commence par des toiles, comme à Paris. Puis, en septembre, on reçoit une commande qui n'est pas une toile.
Un arbre.
On en a posé un au printemps, plus au sud, dans la même région. Le premier. On en parle à l'atelier comme d'une pièce qui aurait tenu l'affiche. Il en faut un autre. L'artillerie a choisi l'endroit : un saule mort au bord d'un chemin, entre les lignes, que les obus ont dépouillé de ses branches et dont il ne reste qu'un tronc, haut, tordu, creux d'un côté. Il faut le remplacer par un autre saule, identique, dans lequel un homme pourra monter et regarder.
Il faut d'abord le relever.
C'est Arthur qu'on désigne, parce qu'il est le seul de l'atelier à avoir vu le front depuis une batterie, et parce que le lieutenant a vu sa lisière.
La lettre arrive le matin où il part.
Le vaguemestre la lui tend dans la cour, avec deux autres pour Leroy. Une enveloppe grise, une écriture droite, appliquée, des lettres qui se tiennent bien, chacune à sa place, comme des points d'ourlet. Il ne connaît pas cette écriture. Il regarde au dos. A. Lesage, 12 rue de Meaux, Paris 19e.
Il la met dans la poche de sa vareuse, sans l'ouvrir.
On le conduit en voiture jusqu'à un village, puis à pied jusqu'à une tranchée, puis par un boyau jusqu'à une autre tranchée, la dernière. Un lieutenant d'infanterie l'attend là, avec un sergent et deux hommes. Ils attendent la fin de la nuit.
À l'aube, il sort.
Il rampe. Il a une boîte de couleurs attachée sur le dos, un carnet et un crayon dans une poche, un ruban d'arpenteur dans l'autre. Il avance sur les coudes, dans l'herbe mouillée, entre les trous, derrière le sergent. Il sent la terre froide à travers sa vareuse, les cailloux, les racines. Il sent la lettre dans sa poche, pliée contre sa poitrine.
Le saule est à quarante mètres. Puis trente. Puis il est là, au-dessus de lui, énorme vu d'en bas, gris, avec son écorce fendue en longues lanières et ses moignons de branches tournés vers le ciel.
Arthur se couche au pied du tronc, du côté des lignes allemandes, le côté qu'aucun Français n'a jamais vu de près. Il sort son carnet. Le jour monte. La lumière arrive de biais sur l'écorce, rasante, comme le projecteur du Châtelet sur son ciel, et chaque fente, chaque nœud, chaque lanière soulevée ressort avec son ombre.
Il dessine. Il dessine vite. Il prend les mesures avec le ruban, à bout de bras, sans se lever. Il note les couleurs dans la marge, en mots, parce qu'il n'a pas le temps de les mélanger. Gris de cendre. Gris de fer, dans les fentes. Un vert de mousse au bas, côté nord. Une tache plus claire, à hauteur d'homme, là où un éclat a arraché l'écorce.
Il dessine la face que personne ne voit.