Note historique
« Inutilité des zébrures et surtout du sertissage. Une peinture couleur terre d'ombre eût suffi. » Légende de la planche 29 de l'album joint à l'Instruction sur le camouflage, 2 avril 1918.
La préface de ce livre parlait d'une couleur, et d'un homme qui aimait qu'on le regarde. Elle aussi était un camouflage.
La section de camouflage.
Dès l'automne 1914, des peintres mobilisés dans l'artillerie couvrent leurs pièces de toiles peintes, de branchages, de boue, de leur propre initiative. En 1915, l'armée réunit ces essais en une équipe, puis, en août, en une section de camouflage rattachée au Grand Quartier général, avec pour insigne un caméléon. Elle compte une trentaine d'hommes à sa création et environ trois mille en 1918. On y trouve des peintres de toutes les écoles, des décorateurs de théâtre, des sculpteurs, des dessinateurs, mais aussi des menuisiers, des charpentiers, des plâtriers. Plus de deux cents artistes sont formés à Paris, dans un atelier de décors de théâtre du 19e arrondissement, avant de partir pour les ateliers d'Amiens, de Chantilly, de Châlons-sur-Marne, de Nancy. Des centaines de femmes y cousent les toiles, montent les filets, teignent le raphia ; à Paris, en 1917, une pouponnière permet aux ouvrières d'allaiter leurs enfants entre deux heures de travail. La section est rattachée au génie en 1916, à la défense contre avions en août 1918, et dissoute en décembre 1918. Seize camoufleurs sont morts pendant la guerre.
Ce qui est vrai dans le récit.
Le Champion de l'air a été donné au Théâtre du Châtelet en février 1913, avec un tour du monde, une chambre de chauffe, une forêt à la manière de Gustave Doré et, au dernier tableau, un véritable monoplan qui roulait sur la scène, l'hélice tournant. La colonie d'artistes de l'Oise s'inspire d'un phalanstère réel où des gens de théâtre passaient l'été, près d'un terrain d'aviation, et où une actrice reçut en 1913 son baptême de l'air ; elle raconta avoir vu d'en haut les brins d'herbe et les taupinières.
Le premier arbre-observatoire a été posé en mai 1915. Il y en eut au moins soixante-seize dans l'Oise pendant l'hiver 1916-1917. On les relevait à plat ventre, face aux lignes, on les fabriquait en carton ou en staff, puis en tôle, et on les échangeait de nuit contre le vrai, parfois sous des tirs d'artillerie destinés à couvrir le bruit de la scie. En mars 1917, en se retirant, l'armée allemande a scié au pied les arbres fruitiers du pays qu'elle abandonnait. Une dépêche de février 1917 proposait de peindre le matériel en terre d'ombre foncée. Le manuel de 1918 recommande de faire « vivre » les fausses batteries, avec de la fumée, des pistes et, « à certains jours, du linge ». Avant l'offensive de la Malmaison, en octobre 1917, cent neuf observatoires ont été préparés, guérites et faux arbres ; l'une des guérites s'appelait la « taupinière ». Le manuel du 2 avril 1918 existe tel qu'Arthur le lit, avec sa règle en italique, Ne juger de l'effet d'un camouflage, en ce qui concerne sa forme, que de loin, son « décor » employé comme un reproche et sa planche 29. Une vache pie en papier mâché, assez légère pour être tenue à bout de bras, a été photographiée près d'Amiens le 5 juin 1918, avec cinq soldats autour d'elle. En 1918, l'éclairagiste Fernand Jacopozzi a conçu un faux Paris lumineux, aux portes de la capitale, pour attirer les bombardiers de nuit. Il ne fut que partiellement réalisé.
Ce qui est inventé.
Arthur Vasseur, Augustine Lesage et tous les personnages du livre sont inventés, de même que l'atelier Ravaud, la maison de madame Thouvenin, la batterie de l'Argonne, la fausse batterie du linge et le poirier. Les lieux du front sont volontairement laissés dans le flou : le récit suit des unités réelles dans des secteurs réels, sans prétendre placer un homme à un endroit précis un jour précis.
Des artistes connus ont servi dans la section : Lucien-Victor Guirand de Scévola, qui la commanda, Jean-Louis Forain, André Dunoyer de Segonzac, André Mare, et bien d'autres. Aucun d'eux n'apparaît dans ce livre.
L'arbre.
En janvier 1916, des camoufleurs britanniques posèrent un arbre-observatoire en acier à la lisière d'un bois, près d'Hébuterne, dans la Somme. En mars 1919, le peintre Tom Alban le retrouva en ruine au milieu d'une prairie, son écorce arrachée, et il en fit une aquarelle.
Sources principales.
Cécile Coutin, Tromper l'ennemi. L'invention du camouflage moderne en 1914-1918, Pierre de Taillac / ministère des Armées, 3e édition, 2022 ; Grand Quartier général, Instruction sur le camouflage et album de planches, 2 avril 1918 ; Comoedia, février 1913 ; photothèque de l'ECPAD ; musée de l'Armée ; Archives départementales de la Marne, Le Front invisible.