Terre d'ombre

2. Relâche

Été 1914

La toile est couchée sur le plancher depuis le début de juin. C'est un parc à l'automne, pour une pièce de la rentrée : une allée, des marronniers qui roussissent, un banc de pierre, au fond une grille et un ciel bas. Monsieur Ravaud a dit octobre. Le directeur du théâtre a dit septembre. On peint comme si c'était septembre.

Arthur a fait la mise au carreau la semaine dernière. Il a tendu d'un bord à l'autre des cordeaux frottés de fusain, il les a fait claquer sur la toile, et le quadrillage est resté, gris, sur tout le plancher, avec dans chaque carreau le morceau de maquette qui lui correspond. Il a commencé par le ciel, comme toujours. Puis l'allée. Les marronniers de gauche sont peints, avec leurs feuilles rousses par-dessus le vert, et une lumière de quatre heures qui passe entre les troncs. Ceux de droite ne sont encore que des traits de fusain, des troncs en fil de fer et des feuillages en boucles, comme si le petit Jules les avait dessinés.

Il fait chaud sous la verrière. En février, elle donnait une lumière plate. En juin, elle donne une étuve. On a ouvert les châssis du haut avec une perche, et les pigeons de la rue de Flandre entrent, tournent sous les poutres, ressortent. La colle tourne en deux jours. Le petit Jules en refait tous les matins. Il a pris un an, trois centimètres, et une moustache à lui, qu'il n'a plus besoin de peindre.

Fernand travaille pieds nus, le pantalon roulé aux genoux. Il fait les feuilles mortes de l'allée, une par une, au petit pinceau, assis par terre au milieu de la toile comme dans un champ.

« Tu pars quand ? dit-il.

- Samedi.

- Et mes marronniers ?

- Ce sont les miens.

- Ceux de gauche sont les tiens. Ceux de droite, ce seront les miens si tu ne reviens pas. »

Arthur ne répond pas. Il trempe son balai, essore la brosse contre le bord du baquet, et pousse un roux sur un tronc de gauche qui n'en avait pas besoin.

Monsieur Ravaud monte à la galerie à onze heures, comme chaque jour. Il regarde longtemps. Arthur monte le rejoindre. D'en haut, la moitié gauche est un parc, avec de l'air entre les arbres. La moitié droite est un plan d'architecte. Entre les deux, la ligne du dernier coup de balai, très nette, comme la lisière d'un champ qu'on a cessé de faucher au milieu de l'après-midi.

« Elle attendra septembre », dit monsieur Ravaud.

Le samedi, avant de partir, on étend sur la toile de vieux draps, contre la poussière et les pigeons. Le petit Jules les pose à plat, les lisse du plat de la main, ramène les coins. Le parc disparaît sous le blanc, la moitié peinte et la moitié qui ne l'est pas, sans différence.

Arthur remet ses souliers sur le seuil.


À la porte des théâtres, sur les affiches, on a collé en travers une bande de papier où il y a écrit RELÂCHE. Paris, l'été, ferme ses théâtres et n'en garde que les affiches.

Lily est partie pour la saison des casinos, avec une revue qui tourne à Vichy, puis à Aix-les-Bains. Elle lui a écrit une carte, avec une vue du parc des Sources, et en dessous deux lignes d'anglais qui ne veulent rien dire.

Valentine, elle, a une maison.

Ce n'est pas la sienne. C'est une grande maison de maître, au-dessus de l'Oise, à quelques lieues de Compiègne, que la veuve d'un notaire loue l'été à des gens de théâtre, à la chambre, avec les repas en commun. Valentine y va depuis trois ans. On y est entre soi, écrit-elle. On y mange tous ensemble sous les tilleuls. Il y a un champ d'aviation pas loin, et des aviateurs qui viennent déjeuner.

L'an dernier, l'aviateur promis, l'ami d'un ami, s'est marié en juin et n'a plus voulu emmener personne. Cette année, écrit-elle, c'est un autre. Elle a souligné autre.

Arthur prend le train à la gare du Nord, un samedi de juillet. Il a une valise, une boîte de pastels, et un chapeau de paille qu'il vient d'acheter. Par la vitre, la banlieue s'en va, puis les champs arrivent, plats, jaunes, avec des meules. À Compiègne, la voiture de la maison l'attend, une charrette anglaise avec un cheval blanc et un garçon de ferme qui ne dit pas un mot en dix kilomètres.

La maison est au bout d'une allée de tilleuls. Elle a deux étages, des volets verts, une glycine sur toute la façade, et sur le côté une remise à bois avec un toit de tuiles qui descend presque jusqu'à l'herbe. Devant, sous les arbres, il y a une table. Une seule, très longue, faite de planches sur des tréteaux, avec des bancs.

Madame Thouvenin le reçoit sur le perron. C'est une petite femme en noir, avec un trousseau de clés à la ceinture et une cloche de cuivre à la main, une cloche d'école, qu'elle agite à midi et à sept heures pour appeler son monde à table. Elle lui donne sa chambre, au second, et les règles de la maison. On ne fume pas dans les chambres. On ne chante pas après onze heures. On ne parle pas de théâtre avant le café.

À sept heures, la cloche sonne. Ils sont dix-huit à table. On parle de théâtre dès le potage.


Valentine est à l'autre bout. Elle lui fait un signe de la main, un signe de loin, pour toute la table, et revient à son voisin, un baryton qui raconte une tournée en Algérie.

À côté d'Arthur, il y a une femme qu'il ne connaît pas. Elle a trente ans, une robe de toile bleue, des bras ronds et dorés, et quand elle rit elle se cache la bouche, puis elle oublie de la cacher. Elle s'appelle Suzanne Mirval. Elle chante l'opérette. Elle a fait La Veuve joyeuse en province, deux saisons, Lyon, Marseille, et une reprise à Paris où elle doublait le rôle sans le jouer jamais.

« Et vous, vous chantez ?

- Je peins.

- Des portraits ?

- Des forêts. Des salons. Des ciels.

- Pour le théâtre ?

- Pour le théâtre. »

Elle le regarde un moment, la cuillère en l'air.

« Alors c'est vous qu'on ne regarde pas. »

Elle rit, se cache la bouche, oublie de la cacher.

Après le dîner, Valentine vient le prendre par le bras et l'emmène au bout de l'allée, là où les tilleuls s'arrêtent et où le pré descend vers la rivière. Il fait encore jour. Elle a les cheveux défaits, une robe blanche qui n'est pas une robe de théâtre, et elle sent l'herbe coupée.

« Là-bas, dit-elle. Derrière la forêt. »

Elle montre une ligne sombre, au fond de la vallée, sous le ciel encore clair. Le champ est derrière, dit-elle. On n'en voit rien d'ici. Elle y est allée à pied, la semaine dernière. Il y a un hangar, un chien, et l'aviateur promis, qui s'appelle Desormes et qui a dit oui.

« Pour quand ?

- Il a dit quand il ferait beau.

- Il fait beau.

- Il a dit quand il ferait beau longtemps. »

Arthur regarde la ligne de la forêt, puis le cou de Valentine, à l'endroit où il y avait une mèche, au Châtelet. Il n'y a pas de mèche. Les cheveux sont défaits.

« Tu regardes quoi ?

- La lumière.

- Avec toi, c'est toujours la lumière. »

Elle rit, et elle l'embrasse, une fois, vite, comme pour ne pas abîmer un rouge qu'elle n'a pas mis. Puis elle remonte vers la maison, seule, en relevant sa robe à cause de la rosée.

Suzanne est mariée. Son mari vend du vin, en gros, à Bercy. Il vient le samedi soir par le dernier train et repart le lundi par le premier. Le reste de la semaine, Suzanne est seule dans la plus belle chambre de la maison, au premier, celle qui donne sur la remise à bois.

Arthur apprend, dans la semaine qui suit, la hauteur exacte de la fenêtre au-dessus du toit de la remise, l'endroit où une tuile bouge, et le fait que la glycine, le long de la gouttière, supporte un homme si l'homme ne s'attarde pas.

Le deuxième samedi, monsieur Bastide prend un train plus tôt.

Arthur l'entend dans l'escalier, une voix d'homme content qui appelle Suzette. Il sort par la fenêtre, en chemise, ses souliers à la main. Il glisse sur la tuile qui bouge, se rattrape à la glycine, et il atterrit dans l'herbe derrière la remise, au milieu des poules, qui se sauvent en criant, toutes, d'un seul coup.

Au dîner, monsieur Bastide est assis en face de lui. C'est un homme large et rose, en gilet, qui rit fort et sert le vin à tout le monde, parce que c'est le sien et qu'il en a apporté une caisse. Il apprend qu'Arthur est peintre de décors. Il s'en réjouit. Il lui demande s'il ne pourrait pas, un de ces jours, lui refaire son enseigne, à Bercy, parce que le peintre qui l'a faite a mis le nom trop petit, et qu'on ne le lit pas depuis le quai.

« Il a travaillé de trop près, dit Arthur.

- Voilà, dit monsieur Bastide. Voilà exactement. Il a travaillé de trop près. »

Il lui ressert à boire. Suzanne regarde son assiette. Valentine, à l'autre bout, a tout vu et ne dit rien, et coupe sa pêche en quatre avec beaucoup de soin.


Les journées n'ont pas de forme. On se lève tard. On descend à l'Oise par un chemin creux, entre deux haies, les hommes devant avec les serviettes, les femmes derrière avec les ombrelles, et on se baigne à l'endroit où la rivière fait un coude et laisse une plage de sable. Les hommes nagent. Les femmes entrent jusqu'aux genoux en poussant des cris et ressortent. Le baryton fait la planche en chantant du Gounod, et le courant l'emporte doucement, et il chante toujours, de plus en plus loin, jusqu'au tournant.

L'après-midi, Arthur dessine. Il fait la maison aux pastels, depuis le bas du pré, avec la glycine, les volets verts, la table sous les tilleuls. Madame Thouvenin passe derrière lui, regarde par-dessus son épaule, et dit qu'elle la voyait plus grande.

« Elle n'est pas plus grande, dit Arthur.

- Mon mari la voyait plus grande. »

Arthur efface le bas du dessin avec son pouce. Il descend la ligne d'horizon d'un travers de doigt, il allonge les tilleuls, il rapproche le perron, et la maison monte d'elle-même, sans un étage de plus. Madame Thouvenin la regarde longtemps. Elle achète le dessin dix francs et le fait encadrer à Compiègne pour le vestibule, au-dessus du baromètre, là où tout le monde passe.


Pour le 14 juillet, on monte une revue.

C'est l'usage de la maison. Un comique de l'Ambigu, Paulin, gros, chauve, toujours en sueur, l'écrit en trois jours sur la table du jardin. Ça s'appelle Ça chauffe sous les tilleuls. Il y a des couplets sur madame Thouvenin, sur sa cloche, sur les poules de la remise, sur un monsieur de Bercy qui prend des trains plus tôt. Suzanne chante. Valentine joue une aviatrice. Le baryton fait l'Algérie.

On demande un décor à Arthur.

Il n'a pas de couleurs. Il a ses pastels, qui ne servent à rien sur une toile de quatre mètres. Il demande des draps à madame Thouvenin, qui en donne quatre, les plus vieux, en le priant de les lui rendre. Il prend de la terre au potager, la délaie dans un seau avec de l'eau, et y ajoute la colle d'un pot qu'il trouve à la remise. Il gratte la suie dans la cheminée de la cuisine pour les ombres. Il coupe des branches à la haie du fond.

Le fond de scène, ce sont les tilleuls eux-mêmes. Il n'y a rien à peindre. Il faut seulement une coulisse, à gauche, pour qu'on entre et qu'on sorte sans que la salle voie où on va. Il fait un buisson. Il cloue des branches sur deux chaises renversées, sur un cadre de lattes, il les serre, il en ajoute, il passe la terre et la suie sur les draps tendus derrière pour que le blanc ne perce pas entre les feuilles. Au milieu du buisson, il laisse une ouverture, assez grande pour un homme. Puis il la travaille encore. Il croise deux branches devant, en biais. Il recule jusqu'aux bancs, revient, en déplace une.

À la fin de l'après-midi, depuis les bancs, il n'y a plus de porte. Il y a un buisson.

La revue se joue à la nuit tombante, avec des lampions accrochés aux branches basses des tilleuls, et toute la maison sur les bancs, et les gens de la ferme debout derrière, et madame Thouvenin au premier rang avec sa cloche sur les genoux. Les couplets sur la cloche ont du succès. Celui sur le monsieur de Bercy aussi. Monsieur Bastide rit plus fort que tout le monde.

Paulin a la dernière scène. Il fait un garde champêtre qui poursuit l'aviatrice. Il dit sa dernière réplique, se retourne pour sortir, et va droit au buisson.

Il ne trouve pas la porte.

Il pousse une branche. Il en pousse une autre. Il fait le tour par la droite. La salle commence à rire. Il fait le tour par la gauche. La salle rit plus fort. Il plonge enfin dans les feuilles, tête la première, et le buisson tout entier vacille sur ses chaises, et Paulin ressort de l'autre côté, à quatre pattes, dans l'herbe, avec une branche de troène dans le col. Les bancs se lèvent. On applaudit. On crie bis. Monsieur Bastide pleure de rire dans son mouchoir.

Après, sous les lampions, Paulin vient trouver Arthur, un verre à la main, encore rouge.

« Ta porte, dit-il. Où elle était, ta porte ?

- Au milieu du buisson.

- Je sais qu'elle était au milieu. J'en ai fait le tour.

- On ne la voyait pas depuis les bancs.

- On ne la voyait pas depuis nulle part. »

Paulin vide son verre.

« C'est mon plus grand succès depuis dix ans, dit-il. Je ne le referai jamais. »

Vers onze heures, du côté de Compiègne, on voit partir un feu d'artifice, très loin, au ras des arbres. Pas de bruit. Des fleurs de couleur qui s'ouvrent et retombent au-dessus de la vallée, sans un son, comme derrière une vitre. Madame Thouvenin ne dit pas qu'il est onze heures, et personne ne chante.


Les aviateurs viennent déjeuner le jeudi suivant.

Ils sont deux. Ils arrivent en automobile, une voiture découverte qui fait lever toutes les poules et une poussière qui reste dans l'allée longtemps après eux. Le plus âgé, c'est Desormes. Il a trente-cinq ans, une moustache rousse, et il est moniteur dans une école de pilotage, de l'autre côté de la forêt. L'autre est son élève. Il ne parle presque pas et regarde Valentine.

À table, Desormes parle de moteurs, de vents, de vitesses. Il parle d'altitude comme Fernand parlait de son ocre. On l'écoute comme on écoute un ténor. Il ne parle de théâtre ni avant ni après le café.

Le champ est à une lieue. On y va à pied, à la fin du déjeuner, toute la table, sur la route blanche, les femmes avec des ombrelles. Le biplan attend au bout du pré, devant un hangar de planches, avec deux mécaniciens et un chien. C'est un Farman. Il a deux longs patins de bois recourbés vers l'avant, et des fils partout, entre les ailes, qui sifflent quand le vent passe.

On habille Valentine. Un manteau de cuir trop grand, un bonnet de cuir, des lunettes, un voile noué par-dessus pour tenir le tout. Elle rit tout le temps qu'on l'habille. Puis elle ne rit plus. Elle monte derrière Desormes, sur le siège du passager, qui n'est presque rien, une selle au milieu des fils.

Arthur reste au bord du pré avec les autres.

Les mécaniciens lancent l'hélice. Le moteur tousse, comme au Châtelet, et prend. L'appareil roule, saute, roule encore, et quitte l'herbe sans qu'on voie l'instant exact où il la quitte.

Il passe au-dessus d'eux, très bas d'abord, contre le soleil. Arthur lève la tête. La toile des ailes est si fine que le jour la traverse, et on voit dedans toutes les nervures, toutes les traverses, toute la carcasse de bois, comme on voit les châssis derrière une toile de fond quand on l'éclaire de dos. Il pense que c'est une faute. Il pense qu'au théâtre on l'aurait doublée.

L'appareil monte. Il tourne au-dessus du champ, grand d'abord, puis moins grand. Au deuxième tour, ce n'est plus que deux traits parallèles sur du bleu. Il descend sur la droite, au-dessus d'un pré où il y a des moutons, et les moutons se dispersent, tous ensemble, comme les poules derrière la remise.

Arthur ne regarde pas Valentine. Il regarde l'appareil. Il essaie de voir comment tient la toile, comment elle se tend entre les nervures, ce qu'elle fait au soleil quand l'appareil vire.

Quand il se pose, tout le monde court. Valentine descend, toute raide, retire ses lunettes. Elle a deux ronds blancs autour des yeux et le reste du visage gris de poussière, et elle se met à rire, et elle ne s'arrête plus.


Elle raconte au dîner. Elle raconte à la table entière, et la table entière l'écoute, sauf Arthur.

À cent mètres, dit-elle, on voit tout. On voit les brins d'herbe. On croirait qu'on pourrait les compter. On voit les taupinières, toutes, chacune, des petits tas sombres en rangs, on ne savait pas qu'il y en avait tant, on marche dessus tous les jours sans les voir. Les moutons, d'en haut, sont des grains de riz qui s'en vont. Et on voit les chemins.

« Quels chemins ? dit quelqu'un.

- Ceux que personne n'a faits. Dans l'herbe. Là où les vaches passent pour aller boire, là où les gens coupent par le pré. D'en bas, ce n'est rien. D'en haut, c'est un trait clair, comme une raie dans des cheveux. On voit tout ce qui a été piétiné. On voit par où les gens sont passés. »

Arthur regarde Suzanne qui coupe le pain, au bout de la table. Son mari n'est pas là. On est jeudi.

« On voyait la maison, dit Valentine. On voyait la table. On voyait les nappes qu'on mettait à sécher derrière la cuisine. Tu m'écoutes ?

- Les taupinières, dit Arthur.

- Les nappes. »

Elle le regarde un moment. Puis elle se tourne vers Desormes et lui demande quand il l'emmène encore.

Le soir, il frappe à sa porte. Elle dit, à travers le bois, qu'elle a encore le moteur dans les oreilles et qu'elle veut dormir. Il redescend d'un étage. Au premier, la porte de la plus belle chambre n'est pas fermée à clé.


Le lendemain, il retourne au champ, seul.

Le biplan est sorti du hangar. Un des mécaniciens est couché dessous, sur une toile de sac, et resserre quelque chose avec une clé. Le chien dort à l'ombre de l'aile. Arthur fait le tour de l'appareil. De près, la toile des ailes est jaune, raide, brillante, et elle sonne quand il la touche du doigt, comme une peau de tambour.

« On ne touche pas », dit le mécanicien, sans sortir de dessous.

Arthur demande ce qu'on met dessus. Le mécanicien sort la tête. C'est un enduit, dit-il, qu'on passe en plusieurs couches, et qui tend la toile en séchant, et qui la rend étanche. Arthur demande si on pourrait la peindre. Le mécanicien le regarde comme on regarde un homme qui demande si on pourrait peindre une vache.

« La peindre en quoi ?

- En bleu. Pour le ciel.

- Pour quoi faire ?

- Pour qu'on ne la voie pas de dessous, contre le jour. »

Le mécanicien réfléchit, la clé en l'air.

« Mais on veut qu'on la voie, dit-il. C'est un aéroplane. »

Il retourne sous l'aile.

Arthur reste encore un moment au bord du pré. Il cherche la maison. Il sait de quel côté elle est. Il voit la ligne des tilleuls au-dessus des champs, une masse sombre sur la pente, et rien d'autre. Ni le toit, ni la table, ni les nappes derrière la cuisine. Il se met sur la pointe des pieds. Il ne les voit pas.


Les journaux arrivent à midi, avec le pain, par le garçon de ferme qui descend au village. Ce sont les journaux de Paris de la veille, ou du matin quand le train a été en avance. On se les passe autour de la table, on les lit à voix haute, par morceaux, entre deux plats.

Le vendredi 24, il y a une note de l'Autriche à la Serbie. Le baryton la lit, en entier, avec la voix qu'il prend pour les rois. Personne ne la suit jusqu'au bout. On parle plutôt du procès de madame Caillaux, qui tient deux pages. Le mardi suivant, elle est acquittée. La table se partage. On crie. Paulin dit qu'il l'aurait acquittée lui aussi, sans l'avoir entendue, rien que pour le chapeau qu'elle avait à l'audience. Monsieur Bastide, qui est venu en semaine pour une fois, parce qu'on lui fait livrer une barrique à Compiègne, dit que tout ça va faire monter le prix du vin.

Les jours suivants, on lit moins à voix haute. On lit chacun pour soi, en tournant les pages plus vite.

Le soir du 30, sous les tilleuls, on parle de classes. On ne l'avait jamais fait. Le baryton est de la territoriale. Paulin a été réformé pour les pieds plats, et il en parle comme d'une décoration. Monsieur Bastide est trop vieux pour tout, et il le regrette à voix haute, en servant le vin.

On demande à Arthur.

« La réserve. L'artillerie.

- À cheval ?

- Sur les caissons, quand on roule. À pied, quand on tire. »

Suzanne demande ce que c'est, un caisson. Il le lui explique avec deux bouchons et une fourchette. Elle hoche la tête aux bons moments.

Il pense à son livret militaire, à La Villette, dans le tiroir du bas de sa commode, sous les chemises d'hiver, avec le fascicule collé dedans, qu'il n'a jamais lu jusqu'au bout. Il pense qu'il faudrait le lire. Puis Paulin commence l'histoire du ténor de Béziers, et il n'y pense plus.

Le samedi 1er août, le garçon de ferme remonte du village avant midi avec les journaux du matin. Jaurès a été tué la veille au soir, dans un café de la rue Montmartre, d'un coup de revolver par la fenêtre, pendant qu'il dînait.

Le baryton lit la nouvelle à voix basse, pas avec la voix des rois. Il replie le journal en quatre et le pose à côté de son assiette, et personne ne le reprend.

À midi, madame Thouvenin sonne sa cloche.


Le déjeuner dure.

Personne ne se lève. On a mangé un poulet, des haricots du jardin, un fromage, des reines-claudes qui ont attiré toutes les guêpes de la vallée. On en est au café, et au café d'après. Monsieur Bastide est là depuis la veille au soir. Il n'a pas attendu le samedi, à cause des journaux, et il a apporté une autre caisse. Desormes est venu sans son élève. Il a dit qu'il passait. Il a gardé sa casquette sur la table, à côté de sa tasse, et ses gants dedans. Valentine est assise à côté de lui. Depuis le vol, elle lui a demandé trois fois quand il l'emmène encore, et trois fois il a répondu quand il fera beau longtemps.

Arthur a dans la poche de son veston une deuxième carte de Lily, arrivée avec les journaux. Une vue du lac du Bourget, des barques, une montagne. Elle écrit en français, cette fois, qu'il fait chaud à Aix, que la revue marche, qu'elle rentre à Paris le 15 août et qu'il a intérêt à être là. Elle a souligné intérêt. Il ne l'a montrée à personne. Suzanne l'a vue quand même, et lui a demandé qui écrivait si mal.

Il fait beau. Il fait le même temps que depuis trois semaines. Le soleil passe entre les tilleuls et pose sur la nappe des taches qui bougent, et Suzanne essaie d'en attraper une avec sa cuillère.

Paulin raconte une histoire de tournée, à Béziers, en 1902, avec un ténor qui avait perdu sa voix et un âne qui avait trouvé la sienne. On la connaît. On rit quand même. Valentine chasse une guêpe avec son éventail. Desormes regarde sa montre, la remet dans son gilet. Arthur, la tête appuyée au tronc du tilleul derrière lui, regarde les feuilles au-dessus de lui, et comment la lumière, à travers, les fait passer du vert au jaune sans qu'on voie la limite.

Il est quatre heures passées.

Au village, en bas, une cloche commence.

Ce n'est pas l'heure. Elle ne compte pas. Elle sonne à coups pressés, irréguliers, sans s'arrêter, comme si on tirait la corde à deux mains.

« Madame Thouvenin, dit Paulin, on a déjà mangé. »

Quelques-uns rient. Madame Thouvenin ne rit pas. Elle a tourné la tête vers la vallée.

La cloche continue. Une autre lui répond, plus loin, d'un autre village, plus aiguë, puis une troisième, de l'autre côté de l'Oise, qu'on entend à peine.

« C'est un feu, dit quelqu'un.

- Trois feux ? » dit Desormes.

Il reprend ses gants dans sa casquette.

Madame Thouvenin pose la main sur sa cloche de cuivre, à côté de son assiette, et la garde dessus.