3. Les souliers
Octobre 1914 - mai 1915
La batterie est en position depuis neuf jours, à la lisière d'un bois, au-dessus d'une vallée dont Arthur ne connaissait pas le nom il y a deux semaines. Maintenant il le sait. Il sait aussi le numéro des quatre pièces, le nom des chevaux qui restent, et celui du village d'en bas, parce que le pointeur le répète dix fois par jour en réglant sa hausse.
Il porte des souliers qui ne sont pas les siens. Les siens sont restés dans un fossé, une nuit de septembre où l'on marchait à côté des caissons sans s'arrêter, où un homme dormait debout, la main sur la roue. Il ne se rappelle plus le nom de ce village-là. Ni d'aucun autre de cette semaine-là. Ceux qu'il porte, on les lui a donnés le lendemain, sans lui dire d'où ils venaient, et il n'a pas demandé.
Les pièces sont en ligne, à vingt pas l'une de l'autre, les roues calées dans la terre, les boucliers tournés vers le bois d'en face. Derrière chaque pièce, il y a son caisson, renversé sur l'arrière, la caisse debout, les portes ouvertes. Les obus sont dedans, rangés la pointe en haut, dans leurs alvéoles, comme des bouteilles dans une cave. Les servants travaillent à l'abri de ces portes de tôle, accroupis, et quand ça tombe trop près, ils se couchent derrière.
Arthur est pourvoyeur à la troisième pièce. Il prend l'obus dans le caisson, le passe au déboucheur, qui règle la fusée avec sa clé, et le déboucheur le passe au chargeur, et le chargeur l'enfonce dans la culasse, et le tireur ferme, et tire. Ça prend quelques secondes. Quand la batterie tire vite, ça ne prend plus de temps du tout. Ce n'est plus une suite de gestes. C'est un seul geste, qui passe de main en main, et qui repart.
Personne ne voit sur quoi on tire. Le bois d'en face cache tout. Là-bas, devant, il y a l'infanterie, quelque part sous les arbres, et plus loin encore il y a l'observateur, un lieutenant avec des jumelles et un téléphone, au bout d'un fil qu'on a tiré à travers la forêt. Il appelle. Le capitaine reçoit les chiffres. Les chiffres passent au chef de pièce, qui les crie, et le pointeur tourne ses volants, et la pièce tire sur un endroit qu'aucun d'eux ne verra jamais.
La soupe monte de l'échelon à la nuit, dans des bouthéons qu'on porte à deux sur une perche. Elle arrive froide. On la réchauffe sur un feu de brindilles qu'on fait au fond d'un trou, pour qu'il ne se voie pas, et qui fume quand même. On mange assis sur les coffres, la gamelle sur les genoux. Le pointeur parle à sa pièce. Il lui dit bonsoir, il lui dit qu'elle a bien travaillé, il passe la main sur le tube comme sur l'encolure d'un cheval. Les autres se moquent de lui, et il les laisse se moquer. Le déboucheur est un typographe de la rue du Croissant. Il lit tout ce qui lui tombe sous la main, les journaux de la semaine dernière, les étiquettes des boîtes de singe, les instructions imprimées sur les caisses d'obus, et il corrige les fautes à voix haute.
« Et toi, dit-il à Arthur, la première semaine. Tu faisais quoi ?
- Je peignais des ciels.
- Des ciels de quoi ?
- De théâtre. »
Le déboucheur hoche la tête, comme si c'était un métier qu'il connaissait. Le lendemain, il lui demande si c'est payé. Arthur dit que oui. Le déboucheur dit qu'il s'en doutait, que tout est payé à Paris, même le ciel.
Les chevaux sont en arrière, à l'échelon, dans un creux, avec les avant-trains et la moitié des hommes. Chaque nuit, ils montent. Il faut des obus. La batterie en mange en un jour plus qu'on ne peut en porter, et chaque nuit les caissons vides redescendent et les caissons pleins remontent.
Ils montent par la route, puis ils la quittent. La route passe en bas du bois, et la batterie est à trois cents mètres, de l'autre côté d'un champ de betteraves qu'on n'a pas arraché cette année. Les attelages traversent le champ en ligne droite, parce que c'est la nuit, que les chevaux sont fatigués, et que c'est le plus court. Les servants descendent à leur rencontre et remontent avec les obus dans les bras. On passe et on repasse. On ne voit pas ses pieds.
Au bout d'une semaine, il n'y a plus de betteraves sur le passage. Il y a une bande de terre nue, large comme une rue, qui part de la route et monte tout droit jusqu'à la lisière, avec au bout, sous les arbres, quatre bosses et quatre caissons.
Le matin, en allant aux feuillées, Arthur la traverse. Il fait attention à ne pas glisser. C'est tout ce qu'il en remarque.
L'avion vient un matin de brouillard léger, vers dix heures, quand le soleil commence à manger la brume.
On l'entend avant de le voir. Un ronronnement qui ne ressemble à rien d'autre, qui monte et qui descend avec le vent. Puis il sort de la brume, au-dessus de la vallée, et quelqu'un dit que c'est un Taube. Il a des ailes d'oiseau, larges, recourbées au bout, avec des plumes de toile. Il est très haut. Il passe au-dessus du bois d'en face, tourne, et revient.
Arthur pense aux pigeons de la rue de Flandre, qui entraient sous la verrière, tournaient sous les poutres et ressortaient.
L'avion longe la route. Il la suit, lentement, comme on suit une rue en cherchant un numéro. Puis il quitte la route. Il remonte, à l'endroit exact où les attelages la quittent chaque nuit, le long de la bande de terre nue, jusqu'à la lisière. Il passe au-dessus de la batterie. Il tourne une fois. Deux fois.
Des hommes tirent dessus au fusil. Le maréchal des logis leur crie d'arrêter, que ça ne sert à rien et que ça fait de la fumée. L'avion repart vers le nord, sans se presser.
Le capitaine fait doubler les hommes de garde aux pièces. Il ne fait rien d'autre. Il n'y a rien d'autre à faire. Pour déplacer une batterie en plein jour, il faut les chevaux, et les chevaux sont à l'échelon, et on les verrait venir.
Le premier obus tombe à onze heures et demie, dans le champ, à cent mètres en avant. Le deuxième derrière. Le troisième dans le bois.
Puis ils tombent sur la batterie.
Ce sont des gros. Des marmites, disent les anciens, qui en ont reçu en août. Ils arrivent avec un bruit de train qui passe en l'air, très haut, et qui descend, et ils éclatent en noir, une fumée lourde, grasse, qui reste longtemps au-dessus du trou. La terre monte. Elle retombe sur les hommes couchés derrière les caissons, des mottes, des cailloux, des racines, et des branches entières qui tombent du bois en tournant sur elles-mêmes.
Arthur est couché derrière les portes du caisson, la joue dans la terre. Il compte. Il ne sait pas pourquoi il compte. Il arrive à quarante, et il se trompe, et il recommence.
Ça dure une heure et quart.
Quand ça s'arrête, le silence fait mal aux oreilles. Les hommes se relèvent un par un, gris de terre, et se regardent, et on fait l'appel. La deuxième pièce a un trou à la place de son caisson. La quatrième a une roue cassée. Il y a deux morts et cinq blessés. À l'échelon, où un obus long est tombé dans le creux, il y a quatre chevaux tués et deux qu'il faut abattre.
On emporte les blessés vers la route sur des brancards de branches et de capotes. On met les morts sous une toile de tente, en attendant. Le maréchal des logis inscrit les noms sur son carnet, et il souligne quelque chose deux fois. On les enterre le soir même, à la lisière, derrière la batterie, avec deux croix faites de planches de caisse. Le capitaine dit quelques mots. On ne les entend pas bien, parce que la batterie voisine tire. Des hommes de renfort arrivent dans la semaine, venus du dépôt, avec des uniformes neufs qui sentent encore le magasin.
Le soir, la batterie tire de nouveau, avec trois pièces, parce que l'infanterie appelle. Arthur prend un obus dans le caisson, se tourne pour le passer, et il n'y a personne. Il reste une seconde les bras tendus, l'obus contre la poitrine. Puis un homme de la deuxième pièce vient prendre la place, et prend l'obus, et le geste repart.
Dans la nuit, on change de position.
On a reçu l'ordre de se replier de quelques centaines de mètres sur la gauche, au bord d'une autre partie du même bois. C'est le maréchal des logis qui va reconnaître l'endroit, avec une lanterne sourde. Arthur va avec lui, parce qu'il faut deux hommes pour tendre le cordeau qui marque l'emplacement des pièces.
Il voit tout de suite le chemin.
C'est un chemin de forestier, un vieux chemin creux qui part de la route et entre dans le bois, avec des ornières anciennes, de l'herbe au milieu, des troncs coupés empilés sur le bord. Il passe à trente mètres de l'emplacement. Les charrettes de bois y passent depuis cent ans.
« Mon maréchal des logis.
- Quoi ?
- Les attelages. Il faudrait qu'ils passent par là. »
Le maréchal des logis lève sa lanterne. Il regarde le chemin, puis le champ, puis Arthur.
« C'est plus long.
- C'est plus long, mais il y est déjà. Personne ne le remarquera. »
Le maréchal des logis ne répond pas. Il réfléchit, la lanterne en l'air, et puis il dit qu'il en parlera au lieutenant, et il n'en parle pas, mais à trois heures du matin, quand les attelages arrivent, il les fait passer par le chemin.
Les pièces suivent. On les amène sans lumière, à la bricole, les hommes attelés aux roues avec des cordes, parce que les chevaux font trop de bruit dans le bois. Les roues s'enfoncent dans les ornières, se dégagent, s'enfoncent encore. Personne ne parle. On entend seulement le souffle des hommes, le cuir des bricoles qui craque, et de temps en temps le choc sourd d'une roue contre une racine. Le pointeur marche à côté de sa pièce, la main sur le tube, et lui parle à voix basse. Au petit jour, les quatre pièces sont en place, sous les arbres, et les hommes dorment par terre à côté, tout habillés, la tête sur les coffres.
Les jours suivants, Arthur demande d'autres choses. Il demande qu'on n'abatte pas les arbres devant les pièces, même s'ils gênent le tir, mais qu'on élague seulement les branches basses, et qu'on plante les branches coupées debout, entre les pièces, pour que l'ensemble garde la forme d'une lisière. Il demande qu'on jette de la boue sur les boucliers, parce que l'acier, au soleil, brille comme une glace à main. Il demande qu'on ne mette pas les déblais des abris en tas, mais qu'on les étale sous les arbres et qu'on les couvre de feuilles mortes.
On le regarde comme Paulin regardait son buisson.
Mais on le fait. Les hommes ont vu ce qu'est devenue la position d'avant.
Chaque matin, avant le jour, il prend un fagot de branches, et il balaie les traces de la nuit, là où les servants ont coupé du chemin aux pièces. Il balaie à grands gestes, avec le fagot tenu haut, comme un balai de décorateur. Il efface la limite entre ce qui a été piétiné et ce qui ne l'a pas été, comme on fond un raccord sur la toile tant qu'elle est encore humide.
Un matin, il monte dans un arbre.
C'est un chêne, le plus haut de la lisière, à l'écart des pièces. Il y monte avant le jour, par les branches basses, puis à la force des bras, jusqu'à l'endroit où le tronc devient trop mince pour le porter. Il s'arrête là, à cheval sur une fourche, les mains poissées de mousse, et il attend que le jour se lève.
Le jour se lève. La vallée sort de l'ombre, puis le champ, puis la route. D'ici, il voit l'ancienne position, les trous, le caisson noir, et la bande de terre nue qui monte du bas du champ, toute droite, plus claire que le reste, comme un trait de craie sur un tableau. Il la regarde longtemps. Puis il se tourne vers la nouvelle position, sous lui, à gauche.
Il cherche les pièces. Il sait où elles sont. Il en trouve une, à cause d'un bouclier où la boue a séché trop claire. Il ne trouve pas les autres. Il trouve le chemin creux, qui est un chemin creux. Il trouve un endroit, près de la troisième pièce, où les feuilles mortes ont été retournées et font une tache plus sombre.
Il pense à la galerie de bois, à La Villette, d'où l'on regardait la toile à plat, à la distance du public. Ici, la galerie n'est pas assez haute. L'avion est plus haut que le chêne. Mais c'est la seule galerie qu'il a.
Quand il redescend, le maréchal des logis l'attend au pied de l'arbre, les mains dans le dos.
« Tu cherchais quoi, là-haut ?
- La troisième pièce.
- Elle est là. Je peux te la montrer d'en bas. »
Arthur va chercher de la boue pour le bouclier de la première, et un fagot pour les feuilles de la troisième.
L'avion revient au bout de dix jours. Peut-être un autre. Il suit la route. Il passe devant le chemin creux sans le regarder. Il remonte vers le champ de betteraves, tourne au-dessus de l'ancienne position, où il ne reste que des trous et un caisson brûlé. Il tourne longtemps. Puis il repart.
Le lendemain, des marmites tombent sur l'ancienne position. Une heure entière. Les hommes regardent la fumée noire monter de l'autre côté du bois, à quelques centaines de mètres, et personne ne dit rien. Un servant de la première pièce se met à rire, et s'arrête.
Il ne se passe rien sur la nouvelle position. Ni ce jour-là, ni les suivants.
À la guerre, ce qui réussit ne laisse pas de trace.
La lettre de Fernand arrive en décembre, avec trois semaines de retard, dans un paquet de courrier que le vaguemestre jette sur la table de l'abri comme du linge sale.
Fernand écrit mal, en penchant, avec des taches. Il écrit que l'atelier a fermé le 2 août et n'a pas rouvert. Monsieur Ravaud est parti chez sa fille, en Touraine. Fernand a gardé la clé. Il y va de temps en temps, pour les pigeons, pour voir si le toit tient. Il est trop vieux pour la guerre, et pas assez pour ne rien faire, alors il peint des enseignes pour des marchands de vin, qui en veulent beaucoup cette année, parce qu'on boit.
Il écrit que le petit Jules a voulu s'engager, qu'il a menti sur son âge, qu'on l'a reconnu au bureau parce qu'il avait encore du vermillon sous les ongles, et qu'on l'a renvoyé à sa mère.
Il écrit que la toile du parc est toujours par terre, sous les draps.
« J'ai soulevé un coin, écrit Fernand. Tes marronniers ont bien tenu. Les miens aussi, ceux en fusain. Les pigeons n'ont rien sali. Je n'ai pas touché. Personne ne viendra la chercher avant longtemps, mais je n'ai pas touché. »
Arthur relit la lettre deux fois. Puis il la plie, et la met dans son livret, à côté du fascicule, qu'il a fini par lire jusqu'au bout.
Il répond le soir même, sur une carte de franchise militaire, au crayon, appuyé sur le coffre. Il commence trois fois. Il ne sait pas quoi dire de la batterie qui ne soit pas interdit, ou triste, ou les deux. Il écrit qu'il va bien, qu'il fait froid, qu'on mange. Il écrit qu'il a changé de quartier. Puis il écrit, en bas, en plus gros que le reste : « Ne touche pas aux marronniers. » Il souligne marronniers.
Le déboucheur, qui lit tout, lit la carte par-dessus son épaule avant qu'il la ferme, et dit qu'il n'y a pas de faute.
L'hiver vient par la boue.
Il pleut pendant des semaines. Le chemin creux devient un ruisseau, et les attelages y enfoncent jusqu'aux moyeux, et il faut des hommes aux roues, chaque nuit, pour aider les chevaux. Les chevaux maigrissent. On les nourrit avec ce qu'on trouve. On en perd par le froid plus que par les obus. Les hommes vivent dans les abris, sous des rondins et de la terre, avec une bougie et un poêle fait d'un bidon, et l'eau qui suinte des murs gèle la nuit en lames fines qu'on casse le matin avec le doigt.
Dans la forêt, devant, on se bat tout l'hiver. On l'entend sans le voir. Des coups de grenade, secs, des fusillades qui partent d'un seul coup et s'arrêtent, et parfois, sous les pieds, un ébranlement sourd, très loin, comme une porte qu'on ferme dans une cave. Les anciens disent que ce sont des mines. Ils disent que des deux côtés on creuse, sous la terre, et qu'on fait sauter l'autre.
À Noël, les servants de la troisième pièce demandent à Arthur une enseigne pour leur abri.
Les autres abris en ont. Il y a la Villa des Rats, au-dessus de la porte de la deuxième pièce, écrite au crayon sur une planche de caisse. Il y a le Grand Hôtel des Courants d'air. Il y a, chez les téléphonistes, un Défense de parler au conducteur que personne ne comprend. La troisième pièce n'a rien. On trouve que c'est une honte, avec un peintre.
Arthur prend une planche de caisse, du noir de fumée raclé au poêle, de l'ocre délayée dans de la graisse d'arme, et un pinceau taillé dans une baguette de saule, mâchée au bout. Il passe la soirée à genoux devant la bougie. Il peint, en lettres de music-hall, avec des ombres portées et un filet tout autour : Au Rendez-vous des Pourvoyeurs. En dessous, plus petit : On ne fait pas crédit.
Les hommes viennent voir. Le déboucheur trouve une faute, et il n'y en a pas, et il s'excuse. Le pointeur dit que c'est trop beau pour un trou à rats. On veut la clouer au-dessus de la porte, dehors, à côté de la Villa des Rats, pour que la deuxième pièce en crève de jalousie.
Arthur la cloue à l'intérieur, au-dessus du poêle.
« Pourquoi dedans ? dit le pointeur.
- Parce que dehors, ça se verrait. »
Le pointeur regarde la planche, puis la porte, puis le plafond de rondins, et le ciel qu'il y a au-dessus.
« De là-haut ?
- De là-haut. »
On la laisse au-dessus du poêle. La fumée la noircit en quelques semaines, et à Pâques on ne lit plus que crédit.
En février, il y a la butte.
On ne la voit pas non plus. Elle est quelque part devant, au-delà du bois, avec un village dessus. L'infanterie l'attaque pendant des jours, puis des semaines, et la batterie tire pour elle, du matin au soir, et la nuit aussi. Le caisson se vide et se remplit. La pièce chauffe tant que la peinture du tube se boursoufle, et le tireur jette dessus des sacs de toile trempés dans un seau, qui fument en grésillant, et on recommence dès que la vapeur est tombée. Les mains d'Arthur saignent aux jointures, à cause du froid et des ceintures de cuivre des obus. Il ne les sent plus. Il passe les obus. Il ne sait pas si la butte est prise. Personne ne le sait à la batterie. Les chiffres arrivent, le chef de pièce les crie, on tire. À la fin, les chiffres changent moins.
Des blessés descendent par la route, en bas, le long du bois, des jours entiers. On les voit passer, debout, couchés, portés. On ne les connaît pas.
Au printemps, il arrive encore des renforts. L'un d'eux, un garçon de vingt ans, un pâtissier de Vincennes avec des joues roses et des mains de fille, est affecté à la troisième pièce. Le premier matin, il voit Arthur balayer, et il croit que c'est une punition.
« Qu'est-ce que t'as fait ?
- Rien.
- Alors pourquoi tu balaies ? »
Arthur lui tend un deuxième fagot. Le pâtissier le prend, parce qu'on lui tend quelque chose et qu'il est nouveau. Arthur lui montre où passer, où ne pas passer, comment on tient le fagot, de biais, sans appuyer, pour que les feuilles se couchent toutes dans le même sens. Le pâtissier apprend vite. Il a l'habitude du sucre glace, dit-il, qu'on passe au tamis et qui doit tomber égal. Au bout d'une semaine, il balaie mieux qu'Arthur, et il en est fier, et il ne demande plus pourquoi.
Avec avril, l'herbe revient sur l'ancienne position. Du chêne, où Arthur remonte encore de temps en temps, on voit la bande de terre nue verdir par les bords. Les trous se remplissent d'eau, puis de joncs. Le caisson brûlé rouille. Dans un mois, de là-haut, on ne verra plus rien. Il suffisait d'attendre, et de ne plus passer.
Le capitaine vient en avril.
Ce n'est pas le capitaine de la batterie, c'est un capitaine de l'état-major de l'artillerie divisionnaire, un homme sec avec un monocle et une badine, qui fait le tour des positions avec un adjudant. Il arrive par la route, à pied, dans une matinée claire. Il s'arrête au bas du bois. Il regarde la lisière. Il demande à l'adjudant où est la batterie.
L'adjudant montre le bois. Le capitaine regarde le bois. Il ne la voit pas.
Il monte. Il s'arrête à vingt mètres de la première pièce, et c'est seulement là qu'il voit le bouclier, sous les branches debout, couvert de boue sèche, et le servant assis derrière qui fume sa pipe.
Il fait le tour des quatre pièces sans rien dire. Il regarde le chemin creux, les déblais étalés sous les feuilles, les arbres qu'on n'a pas coupés. Il regarde le sol entre le chemin et les pièces, où il n'y a pas de trace, parce qu'Arthur a balayé ce matin-là comme tous les autres. Puis il fait venir le maréchal des logis, et le maréchal des logis fait venir Arthur.
« C'est vous ? »
Arthur dit oui.
« Expliquez-moi. »
Arthur explique. Il explique mal, d'abord. Il parle du chemin, des branches, de la boue. Le capitaine écoute sans l'interrompre. Puis Arthur se tait, et il cherche autre chose à dire, et il dit la seule chose qu'il sait vraiment.
« Au théâtre, mon capitaine, on ne juge pas un décor de près. De près, on voit les coutures. On le juge du fond de la salle, de la dernière place. C'est là qu'est le public. »
Le capitaine attend.
« Ici, le public, il est en l'air. Il est dans l'avion. Alors je me demande ce qu'il voit, lui, depuis sa place. Il voit ce qui est droit, ce qui brille, ce qui est neuf. Il voit les chemins. Il ne voit pas les arbres qu'il voyait déjà. »
Le capitaine laisse tomber son monocle au bout de son cordon. Il le rattrape, l'essuie avec son mouchoir, le remet.
« Qu'est-ce que vous faisiez, dans le civil ?
- Peintre de décors. À la Villette.
- Pour qui ?
- Pour le Châtelet. Pour d'autres. »
Le capitaine écrit quelque chose dans un carnet, longtemps, plus longtemps qu'il n'en faut pour écrire un nom. Puis il remet le carnet dans sa poche et redescend vers la route avec l'adjudant, et il se retourne une fois, au bas du bois, pour regarder la lisière.
L'ordre arrive à la fin de mai.
Le maréchal des logis le lit dans l'abri, à la bougie, deux fois. Il le tourne, regarde le dos, qui est vide, et le retourne.
« Paris, dit-il.
- Pourquoi Paris ?
- Ça ne le dit pas. Ça dit Paris. Ça dit que tu y vas. »
Arthur part le surlendemain, avec la voiture du ravitaillement, qui descend au train. Il a son paquetage, son livret, la lettre de Fernand. Il passe une dernière fois par le chemin creux. Les ornières sont pleines d'eau de pluie et de ciel.
En haut du chemin, il se retourne. Le pâtissier est à la lisière, entre deux pièces, avec son fagot. Il balaie l'endroit où Arthur vient de passer. Il ne lève pas la tête. Arthur le regarde faire. Le pâtissier finit, recule d'un pas, regarde le sol, et passe encore une fois, de biais, sans appuyer.
À la gare, en attendant le train, il s'assoit sur un banc et regarde ses pieds. Il porte toujours les souliers de septembre. Ils ont pris la forme des siens. Il ne sait toujours pas à qui ils étaient.