Terre d'ombre

6. Le linge

Mars - avril 1917

L'atelier est dans un cirque.

Un vrai, en dur, une rotonde de briques au bout d'une avenue, avec un dôme, des gradins en bois tout autour et, au milieu, la piste, couverte de sciure. Il n'y a plus de chevaux, plus d'écuyères, plus de clowns. Sur la piste, des toiles sèchent à plat. Aux trapèzes, on a pendu des filets de raphia qui descendent jusqu'au sol, comme des rideaux de scène. Dans les gradins, des ouvriers cousent, des peintres mangent, et un sapeur dort sur le rang du haut, au pied d'une affiche à moitié arrachée où l'on voit encore un éléphant debout sur un tabouret.

Arthur s'arrête sur le seuil. Il regarde le dôme, les gradins, la piste. Leroy, à côté de lui, pose son sac.

« Enfin, dit Leroy. Un atelier à notre hauteur. »

Au mur de l'entrée, à côté des consignes contre l'incendie, il y a une dépêche affichée, tapée à la machine, avec un tampon. Leroy la lit à voix haute, en prenant la voix du lieutenant. Elle date de la fin février. Elle propose que le matériel soit désormais peint d'une seule couleur, une terre d'ombre foncée, au lieu des taches et des dessins qu'on y faisait jusque-là.

« Une seule couleur, dit Leroy. On nous a fait venir de Paris pour peindre en marron. »

Morel hausse les épaules. Il dit qu'on dit ça depuis l'hiver, et que les dépêches passent et que les pinceaux restent.

Arthur relit la dépêche. Il la relit encore. Puis il ramasse son sac et va chercher sa place dans les gradins.


On leur confie une batterie qui n'existe pas.

Quatre pièces lourdes, en position sur le revers d'une colline, dans la craie, à huit cents mètres d'une vraie batterie qu'on veut faire oublier. Il faut que l'ennemi, en face, voie la fausse et pas la vraie. Il faut qu'il croie, en la voyant, qu'on prépare quelque chose, et qu'il tire dessus plutôt qu'ailleurs. On attaque bientôt. Personne ne dit quand. Tout le monde le sait.

La craie, c'est la première surprise.

Arthur monte reconnaître l'emplacement un matin de mars, avec Morel, sous un ciel gris. La colline est blanche. Pas d'un blanc de neige, d'un blanc sale, crayeux, qui colle aux souliers et qui reste sur les mains. Chaque trou d'obus est un cercle blanc. Chaque piste est une raie blanche. Chaque tranchée est une cicatrice blanche, avec ses déblais blancs de chaque côté. Les quelques arbres qui restent sont des troncs gris sur du blanc, et l'herbe, rare, pousse par plaques, jaune.

Arthur reste longtemps sans rien dire.

« Tout ce qu'on sait, dit Morel, c'est pour un autre pays.

- On ne sait rien. On a appris l'Argonne. »

Il s'accroupit, prend de la craie dans sa main, l'écrase entre ses doigts. Elle est blanche dessus, grise dessous, jaune quand elle est mouillée. Il fait trois tas de craie sur une pierre plate, côte à côte, et il les regarde. Puis il sort son carnet et il écrit les trois couleurs en mots, comme au pied du saule et au pied du poirier.


Paillard fait les canons.

Il les fait avec des troncs. Il choisit quatre troncs de sapin, droits, du bon diamètre, qu'il fait venir d'une scierie de l'arrière, et il les monte sur des bâtis de planches et de vieilles roues de charrette. Il ne cherche pas à imiter un canon. Il cherche la forme d'un canon, vue de loin, d'en haut, par quelqu'un qui s'attend à en voir un. Il ne met ni culasse, ni frein, ni hausse. Il met un tronc, deux roues, et un bouclier de planches.

Leroy fait le tour du premier, le jour où il est fini, les mains dans le dos, comme un général.

« On dirait un canon dessiné par un enfant.

- C'est ce qu'on veut, dit Paillard.

- Un enfant de quel âge ?

- Un enfant qui serait en avion. »

Leroy réfléchit, regarde le ciel, regarde le canon, et dit que dans ce cas c'est très ressemblant.

Arthur peint les canons. Il ne les peint pas en terre d'ombre. Il les peint en gris, puis il les cache sous des filets à moitié tendus, mal tendus, comme on cache une vraie pièce quand on n'a pas eu le temps de bien faire. Il fait creuser des alvéoles dans la craie, jette les déblais n'importe comment, pour qu'ils fassent des taches. Il fait tracer des pistes de la route aux pièces. Il fait même, au pied de chaque pièce, un rond plus clair, une tache de souffle, en grattant la craie avec un balai, pour qu'on croie que le canon a tiré.

Au bout de dix jours, la batterie est finie. Morel monte sur la colline d'en face avec des jumelles, pour voir. Il revient le soir.

« C'est une batterie », dit-il.

Arthur monte le lendemain. Il regarde longtemps. C'est une batterie. C'est même une belle batterie, bien placée, mal cachée, avec ses pistes et ses taches de souffle. Il la regarde encore. Puis il redescend sans rien dire.

Le soir, au cantonnement, il dit à Morel ce qui ne va pas.

« Elle est morte.

- Quoi ?

- La batterie. Elle est parfaite, et elle est morte. Personne n'y vit. »

Morel ne comprend pas. Arthur essaie d'expliquer. Il parle de la salle du Châtelet le matin d'une générale, du décor en place, des lumières réglées, et pas un acteur sur le plateau. Tout est juste, et on sait tout de suite que ce n'est pas vrai. Un décor sans personne dedans, c'est une salle après le spectacle.

« Il faut des figurants », dit-il.


On lui en donne quatre.

Ce sont des territoriaux. Des hommes de quarante-cinq ans, qui gardaient un dépôt de munitions à l'arrière et qu'on a prêtés à la section pour trois semaines, sans leur dire pourquoi. Il y a un boulanger de Reims, un garde-chasse de l'Aube, un employé des postes de Troyes, et un petit homme sec, à lunettes, qui se présente en claquant des talons comme personne n'en claque plus.

« Lagrange. Utilités à l'Odéon, de 1888 à 1902. »

Arthur le regarde.

« Vous avez joué quoi ?

- Des valets. Des gardes. Des messagers. J'ai porté la hallebarde dans tous les drames du répertoire pendant onze saisons. Je n'ai jamais dit un mot, mais je l'ai très bien portée. »

Arthur leur explique ce qu'il attend d'eux. Ils doivent vivre dans la batterie. Le matin, allumer un feu dans l'abri du fond, pour la fumée, comme si c'était la cuisine. Monter et descendre les pistes, plusieurs fois par jour, en portant des caisses vides, pour que les pistes restent fraîches. Étendre du linge. La nuit, quand la vraie batterie tirera, faire partir en même temps des pétards à lueurs, au pied des faux canons, pour qu'en face on voie les éclairs aux deux endroits.

Le boulanger demande si on va leur tirer dessus. Arthur dit qu'il l'espère. Le boulanger le regarde un long moment, puis il demande s'il y a au moins un abri.

Il y en a un. Il est vrai. Il est profond. Arthur y a veillé.

Les premiers jours, ça ne marche pas. Ils marchent sur les pistes comme on marche à un enterrement, l'un derrière l'autre, la tête basse, avec leurs caisses vides qu'ils portent comme des caisses vides. Ils allument le feu trop tôt, ou trop tard, ou trop fort. Ils étendent le linge en ligne droite, bien tendu, avec les pinces à intervalles égaux, comme dans une cour de caserne.

Arthur les fait recommencer.

Il leur apprend à porter une caisse vide comme si elle était pleine, en se penchant, en la changeant d'épaule. Il leur apprend à s'arrêter au milieu de la piste pour rallumer une pipe, à se héler d'une pièce à l'autre, à se disputer. Il leur apprend à étendre le linge de travers, une chemise ici, un caleçon là, une serviette qui pend d'un seul côté, comme des hommes pressés qui en ont assez de la guerre et qui veulent que ça sèche. Lagrange comprend tout du premier coup. Il prend la direction des trois autres, et il les fait répéter le soir, sans qu'on le lui demande, derrière l'abri.

« Plus naturel, monsieur Gaillot. Vous êtes un artilleur qui va chercher de l'eau. Vous n'êtes pas un postier qui porte un recommandé. »

Monsieur Gaillot, l'employé des postes, recommence. Il porte son seau comme un recommandé.


Le linge, on l'a emprunté au village.

C'est un village à trois kilomètres, à moitié vide, où une blanchisseuse lave pour l'état-major. Arthur lui loue un panier de linge, des chemises, des caleçons, des serviettes, des torchons, contre la promesse de le rendre propre, et deux paquets de tabac.

On l'étend un mardi. Le mercredi matin, il manque trois chemises.

On en étend d'autres. Le jeudi, il manque trois chemises et deux caleçons.

Le vendredi, Lagrange monte la garde toute la nuit derrière l'abri, avec une lampe sourde. Il revient au matin, très digne. Il a vu les voleurs. Ce sont des fantassins d'un bataillon au repos dans des caves creusées dans la craie, à cinq cents mètres, qui passent par là en revenant de corvée d'eau et qui se servent. Ils ne savent pas que la batterie est fausse. Ils pensent qu'elle est vraie, que ce sont des artilleurs, et qu'un artilleur a toujours trop de chemises.

Leroy est enchanté.

« C'est un succès. On nous vole. Ça ne m'est jamais arrivé, même au Salon. »

Il propose de peindre les chemises. De vraies chemises en toile, peintes en chemises, qu'on ne pourrait pas porter, et qu'on ne volerait donc pas.

« On ne les volerait pas, dit Arthur. C'est bien le problème.

- Pourquoi ?

- Parce qu'on ne vole pas ce qui est faux. Elles marchent parce qu'on les vole. »

Leroy réfléchit. Il dit que c'est la première fois qu'il entend un argument pareil en faveur du vol, et qu'il le retiendra pour ses vieux jours.

La blanchisseuse, elle, ne veut plus rien prêter.

Alors on donne le sien.

Les territoriaux d'abord, chacun une chemise de rechange, en rechignant. Puis les peintres, puis les sapeurs. Morel donne une chemise de soie à rayures, la seule qu'il ait gardée de Paris, en disant que si elle doit mourir pour la France, autant qu'elle meure sur une corde à linge. Paillard donne un caleçon de flanelle et ne dit pas un mot. Leroy donne trois chemises, parce qu'il a la taille de trois hommes, dit-il, et qu'il faut bien que ça serve.

Puis Leroy va trouver le lieutenant.

Il lui explique, très sérieusement, que le linge d'une batterie n'est pas celui d'une chambrée. Qu'une vraie batterie a un capitaine, des lieutenants, et que ces messieurs ont du linge à eux, plus fin, qu'on reconnaît de loin. Qu'un observateur ennemi, avec de bonnes jumelles, verrait tout de suite qu'il n'y a là que des chemises de deuxième classe. Que la crédibilité de toute l'opération en dépend.

Le lieutenant écoute jusqu'au bout. Il regarde Leroy longtemps. Puis il va chercher dans sa cantine une chemise blanche, en popeline, avec ses initiales brodées sur la poche par sa mère.

Elle est volée la première nuit.

Le lieutenant ne dit rien. Le lendemain, il en donne une autre, sans initiales.


Au bout d'une semaine, il n'y a plus une chemise de rechange dans tout le cantonnement. Arthur écrit à Augustine.

Il ne lui a jamais écrit que pour répondre. Il commence par le temps qu'il fait, puis il s'arrête, raye, recommence. Il lui demande si l'atelier aurait du vieux linge. N'importe quoi. Des chemises, des draps, des torchons, des choses dont on ne se sert plus. Il ne dit pas pourquoi. Il ne sait pas comment le dire. Il signe, il relit, il ajoute en bas : Ce n'est pas pour moi, puis il trouve ça idiot, et il le laisse.

Le ballot arrive neuf jours plus tard. Un gros ballot de toile cousu sur les quatre côtés, avec l'adresse écrite à l'encre sur un carré de toile cousu dessus. À l'intérieur, il y a vingt chemises d'homme, des draps de toutes tailles, des torchons, des taies d'oreiller, deux nappes, un tablier de cuisine. Tout est propre, plié, repassé. Tout est reprisé, aux coudes, aux cols, aux coins, avec des reprises si fines qu'il faut les chercher.

Arthur prend une chemise, la déplie, la tient devant la lucarne. La reprise du coude est faite au point de toile, fil par fil, dans le sens de la trame. Contre le jour, on la voit. Contre le mur, on ne la voit plus.

Sur le dessus, un papier plié en quatre.

Voilà ce qu'on a trouvé. Les filles ont vidé leurs armoires, et Marcelle celle de son mari, qui ne dira rien puisqu'il est à l'hôpital. Je ne demande pas pour quoi faire.

A. L.

P.-S. Les reprises sont de moi. Je ne voulais pas qu'on dise que l'atelier envoie des guenilles.

Le lendemain, le linge de la rue du Plateau sèche sur une batterie qui n'existe pas.

Lagrange l'étend lui-même, de travers, une pièce après l'autre, en reculant de temps en temps pour juger de l'effet. Il met le tablier de cuisine à côté de l'abri du fond, celui qui fume. Il trouve que c'est une bonne idée. Il dit que ça raconte quelque chose.

Les fantassins volent deux chemises la première nuit. Arthur ne les remplace pas. Il en reste dix-huit.


La nuit, la vraie batterie tire.

Elle tire peu, par salves courtes, pour régler son tir sur les lignes d'en face. À chaque salve, à huit cents mètres de là, au pied des faux canons, les territoriaux font partir leurs pétards à lueurs. Il a fallu des jours pour qu'ils trouvent le temps juste. Au début, ils partaient trop tard, quand la vraie salve était finie, et ça faisait des éclairs sans rien, comme un tonnerre qui arriverait avant l'orage. Lagrange les a fait répéter. Il compte, à voix basse, au moment où il voit la lueur de la vraie batterie sur le ciel, et il abaisse la main, et les quatre éclairs partent ensemble.

« À l'Odéon, dit-il, le tonnerre, c'était moi aussi, en 1894. On le faisait avec une plaque de tôle. On m'a félicité deux fois. »

Une nuit, le boulanger se trompe de mèche et allume la sienne pendant que les autres attendent. Un éclair tout seul, au pied du troisième canon, en plein silence. Tout le monde se fige. Rien ne se passe. Lagrange dit au boulanger qu'en vingt ans d'Odéon il n'a jamais vu un tel manque de professionnalisme. Le boulanger dit qu'il fait le pain depuis trente ans et qu'il n'a jamais eu besoin de professionnalisme pour le faire cuire. Ils ne se parlent plus pendant deux jours.


Un commandant d'état-major vient inspecter le secteur dans la semaine qui précède l'attaque. Personne ne l'a prévenu de rien. Il arrive par la route, à pied, avec un capitaine et un carnet, et il voit sur le revers de la colline une batterie lourde dont il n'a pas trace sur ses cartes. Il fronce les sourcils. Il monte.

Lagrange le voit venir de loin. Il fait signe aux trois autres. Le garde-chasse continue de fendre son bois devant l'abri qui fume. Monsieur Gaillot continue de porter son seau, comme un recommandé. Le boulanger, assis sur une caisse vide, recoud un bouton, parce que c'est ce qu'il a trouvé à faire.

Le commandant arrive au milieu des pièces, essoufflé, rouge. Il regarde les canons sous leurs filets, le linge, la fumée. Lagrange se met au garde-à-vous et claque des talons.

« Quelle batterie ? dit le commandant.

- Quatrième, mon commandant.

- Quatrième de quoi ?

- De la position, mon commandant.

- Où est votre capitaine ?

- À l'échelon, mon commandant. Il est descendu ce matin pour les chevaux. Il remonte ce soir. »

Le commandant note sur son carnet. Il demande combien de coups on a tirés la veille. Lagrange répond trente-deux, sans hésiter, d'une voix ferme, avec la petite pause avant le chiffre qu'on fait quand on se souvient. Le commandant note trente-deux. Il regarde encore le linge, la nappe, le tablier de cuisine. Il dit que la tenue de la position laisse à désirer, qu'on se croirait dans une cour de ferme, et que le capitaine en entendra parler. Il redescend.

Arthur, qui a tout vu depuis le boyau, attend qu'il soit au bas de la colline pour sortir.

Lagrange est encore au garde-à-vous. Il ne bouge pas. Il regarde le dos du commandant s'éloigner sur la route blanche, et il ne se détend qu'au tournant.

« Trente-deux, dit Arthur. Pourquoi trente-deux ?

- Trente ne sonnait pas vrai. Trente-cinq non plus. Il fallait un chiffre qu'on n'invente pas. »

Le soir, le capitaine qui accompagnait le commandant revient seul, en riant, demander qui était le maréchal des logis de la quatrième. On lui montre Lagrange. Le capitaine lui serre la main. Lagrange accepte la poignée de main comme on accepte une gerbe à la sortie des artistes, avec une petite inclinaison de la tête, et dit que ce n'était rien, qu'il avait fait mieux en 1891, dans un drame en cinq actes dont il a oublié le titre.


Le soir, au cirque, quand les ouvriers sont partis, Leroy fait son numéro.

Il descend sur la piste, au milieu des toiles qui sèchent, retourne sa capote, se met un seau sur la tête et devient l'éléphant de l'affiche. Il monte sur un tabouret, très lentement, en équilibre sur un pied, en barrissant. Il tombe. Il remonte. Il fait l'écuyère, le dompteur, le monsieur Loyal, avec un fouet de corde et une voix de sous-préfet. Les sapeurs, dans les gradins, rient à en pleurer. Paillard lui-même sourit, une fois, au moment où Leroy salue le lieutenant absent d'un coup de seau.

Arthur est assis dans les gradins, au troisième rang, entre Morel et un sapeur qu'il ne connaît pas. Il regarde la piste. Il rit avec les autres. C'est la première fois depuis longtemps qu'il est dans la salle et pas derrière, et il ne regarde pas les toiles qui sèchent autour de Leroy. Il regarde Leroy.


Le bombardement commence un matin d'avril, à six heures, quelques jours avant l'attaque.

Arthur l'entend depuis le cantonnement, à deux kilomètres. Il sort. Tout le monde sort. Sur la colline, là où est la fausse batterie, la craie saute. De grandes gerbes blanches qui montent l'une après l'autre, et qui retombent lentement, comme de la farine, et qui restent en l'air longtemps, en nuage, au-dessus du revers.

Il compte. Il ne sait pas pourquoi il compte. Il s'arrête à cent.

Ça dure deux heures et dix minutes.

À la vraie batterie, à huit cents mètres, il ne tombe rien. Pas un obus. Les artilleurs sont sortis de leurs abris et regardent la colline, comme les autres.

Les territoriaux reviennent vers neuf heures, par le boyau, gris de craie de la tête aux pieds, comme des boulangers. Ils étaient dans l'abri. L'abri a tenu. Le boulanger, le vrai, s'assoit par terre et demande à boire. Monsieur Gaillot tremble et ne dit rien. Le garde-chasse sort sa pipe et la bourre, très lentement, en regardant ses mains.

Lagrange, lui, s'avance vers Arthur, au milieu de la cour du cantonnement, et il s'incline.

C'est un salut d'acteur. Un vrai. La main sur le cœur, la tête basse, une jambe un peu en arrière. Un salut de fin de pièce, quand le rideau remonte pour la troisième fois.

Leroy éclate de rire. Puis il applaudit. Morel aussi. Puis Paillard, qui n'applaudit jamais rien. Puis les autres, les peintres, les sapeurs, un cuisinier qui passait avec une marmite, deux artilleurs de la vraie batterie venus voir. Ils applaudissent dans la cour, au soleil, les territoriaux couverts de craie, qui ne savent pas quoi faire de leurs mains.

« Deux heures, dit Morel. Je n'ai jamais eu une critique de deux heures. »

Le capitaine de la vraie batterie arrive dans l'après-midi, à cheval. Il descend, il demande qui commande les bouts de bois. On lui montre Arthur. Le capitaine le regarde de haut en bas, avec ses chaussons de toile bise aux pieds, parce qu'il n'a pas eu le temps de remettre ses souliers.

« Deux cent quarante obus, dit le capitaine. On les a comptés de chez nous. Deux cent quarante. Sur vos bouts de bois. »

Il remonte à cheval. Il fait quelques pas, puis il se retourne sur sa selle.

« Merci », dit-il.


Arthur monte sur la colline le lendemain, à l'aube.

La fausse batterie n'existe plus. Il reste des trous, des trous partout, blancs, qui se touchent. Il reste des morceaux de troncs de sapin, fendus, éclatés, dont l'un a gardé sa roue de charrette. Il reste des planches de bouclier plantées dans la craie comme des pelles. Les filets sont en lambeaux. L'abri du fond n'a plus de toit, mais il fume encore, un peu, par habitude.

Les cordes à linge sont coupées. Le linge est partout, sur la craie, déchiqueté, gris, blanc, mêlé aux éclats. Une nappe dans un trou. Un drap pendu à une branche morte, comme un drapeau qu'on aurait oublié de rendre.

Sur un fil de fer resté tendu entre deux piquets, une chemise est encore accrochée par une pince. C'est une chemise d'homme, en toile blanche, avec une reprise au coude droit, une reprise si fine qu'il faut la chercher. Elle est percée de trous. Une dizaine. Des petits, des grands, ronds, aux bords noircis.

Arthur la décroche. Il la secoue pour en faire tomber la craie. Il la plie, en deux, puis en quatre, les manches à l'intérieur, comme on plie une chemise propre.

Il la met dans son sac.