Un autre été passe

9. Cinquante-deux ans

Un autre été passe.

Celui-là, je l'ai regardé. Pas seulement l'été : l'année entière, depuis la fin août dernière. Je l'ai regardée passer comme on regarde un train depuis le quai, wagon par wagon, en essayant de lire ce qui est écrit sur les côtés.

J'ai appelé Nathan tous les dimanches. À dix-neuf heures. Les premières fois, il a cru qu'il était arrivé quelque chose. Puis il s'est habitué. Maintenant, si j'ai cinq minutes de retard, c'est lui qui appelle, et il dit : "Bah alors ?" avec exactement la voix de quelqu'un qui a raison. J'appelle Manon le mercredi. Elle, elle a compris tout de suite. Elle n'a rien dit. Elle décroche à la deuxième sonnerie.

Je ne crois pas avoir changé. Je fais les mêmes choses, dans la même cuisine, à la même table. Mais je les compte. C'est la seule différence, et elle est énorme.

En mars, j'ai écrit à Virginie. Je lui ai demandé si elle voulait venir. Elle a répondu qu'elle n'aimait pas les voyages, qu'elle ne regardait jamais le ciel, que c'était le truc de Jérôme, pas le sien, mais qu'il aurait été content. Elle a ajouté : "Prends des photos. Ou n'en prends pas. Il n'en prenait jamais."

Le lendemain, elle m'a transféré un mail. La réservation. Un hôtel dans un village dont je ne savais pas prononcer le nom, deux chambres, du 11 au 13 août 2026, au nom de Jérôme. Payé, non remboursable. Il avait fait exprès. En dessous, elle avait écrit : "J'ai appelé l'hôtel. J'ai dit qu'il ne viendrait pas mais que son ami viendrait. Ils ont laissé les deux chambres."

C'est Manon qui est venue. Je ne le lui ai pas demandé. Elle a vu la date entourée sur le calendrier de mon téléphone, un dimanche, et elle a dit : "Je viens." Pas une question. Jérôme était son parrain. Elle a dit qu'elle se souvenait de lui au baptême de Nathan, avec sa cravate, en train de faire semblant de ne pas pleurer. Je ne savais pas qu'elle s'en souvenait. Je ne savais pas qu'il avait pleuré.

Elle a dit aussi : "Il m'a appelée pour tous mes anniversaires. Tous. Même l'année de mes dix-huit ans, quand je répondais à personne. Il a laissé un message, il chantait faux. Je l'ai encore." Elle me l'a fait écouter, dans la cuisine, sur son téléphone. Joyeux anniversaire, chanté faux, en entier, et à la fin : "Et dis à ton père de m'appeler, un de ces jours !" Elle a rangé le téléphone. On n'a rien dit.

On est partis le 10 août, en voiture. Deux jours de route, en se relayant, avec la musique de Manon dans la voiture, que je ne connais pas et que j'ai fini par aimer un peu, par usure. Elle conduit comme sa mère, les deux mains sur le volant, très droite. Sur une aire d'autoroute, la nuit, elle m'a demandé ce qu'il y avait sur la liste, à part l'éclipse. Je lui ai tout dit. Le Japon, la Gnossienne, le GR20, la vraie voiture. Delphine, qui n'est pas sur la liste mais qui aurait dû y être. Laurent. La soirée de la piscine, toute, avec les longueurs. Elle a ri à la baignoire d'Olivier. Elle a demandé : "Et toi, quand t'étais jeune, tu voulais quoi ?" C'était la question de Jérôme. Personne d'autre ne me l'avait jamais posée. J'ai dit que je ne savais plus. Elle a dit : "Moi je sais. Tu voulais qu'on te demande."

À l'hôtel, la réceptionniste a cherché la réservation. Elle a lu le nom sur l'écran. Elle a demandé, en espagnol puis en anglais, avec un sourire : "Et monsieur Jérôme ?" J'ai dit qu'il n'avait pas pu venir. Elle a dit que c'était dommage. J'ai dit oui. Manon a pris la clé de la deuxième chambre. La sienne. Elle l'a serrée dans sa main tout l'escalier.

Le soir de l'éclipse, on a trouvé un endroit sur un plateau sec, un champ fauché au bord d'une route, avec d'autres voitures, d'autres gens, des trépieds, des enfants, des familles avec des glacières. Personne ne se connaissait. Tout le monde regardait dans la même direction.

J'avais emporté les lunettes. Celles de 1999. Celles que Jérôme avait oubliées sur la table, que j'avais rangées sous les couverts en me disant que je les lui rendrais, et qui ont fait deux déménagements dans le tiroir sans que je les lui rende jamais. Le carton était mou, les filtres rayés. Manon les a prises, les a regardées à contre-jour, et a dit : "Tu ne mets pas ça devant tes yeux, papa." Elle avait acheté des neuves. Elle vérifie, Manon. Je ne sais pas de qui elle tient ça.

J'ai mis les neuves. J'ai gardé les vieilles dans la poche de ma chemise. Avec le ticket de caisse, plié en quatre. Sa liste. Je voulais qu'elle soit là. Je voulais qu'il soit là, au moins comme ça, dans un bout de papier de supermarché contre mon cœur.

C'était le soir. Le soleil était déjà bas, au-dessus de l'horizon, quand la lune a commencé à mordre dedans. Pendant une heure, rien d'extraordinaire : un croissant orange qui maigrit dans les lunettes, la lumière qui baisse comme en 1999, qui devient bizarre, froide, avec les ombres trop nettes. Je l'ai reconnue. J'ai pensé : c'est là qu'on s'était arrêtés, la dernière fois. Sur le toit. On n'était pas allés plus loin.

Et puis on est allés plus loin.

La lumière est tombée d'un coup. Pas baissé : tombé. Comme si quelqu'un avait coupé le courant du monde. Un vent froid s'est levé, d'un coup aussi, venu de nulle part. Autour de nous, les gens ont crié, puis se sont tus. Manon m'a serré le bras. Elle a dit : "Enlève tes lunettes, papa, maintenant tu peux."

J'ai enlevé mes lunettes.

À la place du soleil, il y avait un trou noir, parfaitement rond, et autour du trou une lumière blanche, filamenteuse, qui partait dans tous les sens, comme des cheveux dans l'eau. À l'horizon, tout autour, une bande orange, un coucher de soleil sur trois cent soixante degrés. Une étoile, ou une planète, à côté. Le silence de deux cents personnes dans un champ.

Ça a duré moins de deux minutes. Je n'ai pas pris de photos. Je n'ai pas pensé à Jérôme, pas tout de suite. Je n'ai pensé à rien. C'est la première fois de ma vie, je crois, que je n'ai rien pensé du tout, que j'ai seulement regardé.

C'est quand la lumière est revenue, d'un seul coup, un point de feu sur le bord du disque, que j'ai pensé à lui. Et autour de nous tout le monde s'est mis à applaudir, comme en 1999, comme sur les balcons en 2020, comme si quelqu'un avait réussi quelque chose.

J'ai applaudi aussi. J'avais la main gauche sur la poche de ma chemise, où étaient ses lunettes. Manon pleurait. Je pleurais aussi, je crois. On n'en a pas parlé.

Si, en fait. Un peu. Plus tard, dans la voiture, sur le chemin de l'hôtel, dans le noir, Manon a dit sans me regarder : "Il t'aimait beaucoup, tu sais." J'ai dit oui. Elle a dit : "Est-ce que tu lui as dit, toi ?" Je n'ai pas répondu. Elle n'a pas insisté. Elle a mis la main sur la mienne, sur le levier de vitesse, et elle l'a laissée là jusqu'à l'hôtel.

On est rentrés le 14.

Ce soir, c'est la dernière semaine d'août. Il n'y a personne qui rentre, personne qui part. La cuisine. La table en formica, avec les entailles. Le frigo. La tour Eiffel. La liste. Et à côté, sous le deuxième aimant, le ticket de caisse de Jérôme.

J'ai pris le stylo à côté du téléphone, le même endroit qu'en 1999, pas le même stylo. Je suis resté devant la liste un long moment, le stylo levé, comme Manon devant ses céréales autrefois, avec la cuillère en l'air. Vingt-sept ans. Pas un trait.

Le premier trait, je l'ai fait sur la sienne. Sur le ticket de caisse, sur son écriture minuscule de 1999, "Éclipse Espagne 2026 (cette fois on y va)". J'ai barré pour lui. Il aurait voulu la barrer lui-même. Il barrait tout, lui. Puis j'ai écrit à côté, au crayon, comme il faisait : "2026. On y est allés."

Et seulement après, sur la mienne.

J'ai barré "Éclipse Espagne 2026 (cette fois on y va)".

Un trait, à l'horizontale, un peu tremblé, qui déborde sur la droite. Il a fait un petit bruit sur le papier, le bruit d'un stylo sur une feuille posée contre une porte de frigo. C'est tout. C'est le premier, et c'est tout.

Ensuite j'ai pris le téléphone. J'ai appelé Virginie. Elle a décroché à la troisième sonnerie. Je lui ai dit qu'on y était allés. Qu'on avait vu. Qu'il aurait aimé. Elle a dit : "Je sais." Avec son temps de retard. Puis elle a dit merci d'avoir appelé, et on a parlé vingt minutes, de rien, de ses garçons, de mes enfants, de la haie qu'elle a fini par faire arracher.

Je ne peux pas rappeler Jérôme. Cette ligne-là restera sur la liste, non barrée, pour toujours. Mais ce soir, pour la première fois depuis vingt-sept ans, c'est moi qui ai appelé.

Et je n'ai pas raccroché le téléphone.

J'ai ouvert le groupe des "Anciens". Le dernier message datait de l'enterrement. J'ai écrit : "Apéro chez moi, samedi prochain. En vrai. C'est moi qui invite. Je vous raconterai l'éclipse." Puis je n'ai pas attendu les réponses. J'ai appelé. Un par un.

Olivier a décroché en disant "qu'est-ce qui se passe ?", avec la voix de quelqu'un qui s'attend à une mauvaise nouvelle. Je le vois tous les mois depuis dix-huit ans, au bar près de la gare. Je ne l'avais jamais appelé. C'est Arnaud qui envoie le texto. Je lui ai dit qu'il ne se passait rien. Que j'appelais, c'est tout. Il a mis un temps à comprendre. Puis il a ri, et il a dit "samedi, je viens". Cédric a dit qu'il apporterait quelque chose à boire, mais pas de poire, il n'y en a plus. Christophe a dit "je viens avec Sandrine", et j'ai dit "je te présente Sandrine", et il a raccroché en riant. Arnaud a décroché à la première sonnerie. Il a dit : "C'est toi qui appelles ?" J'ai dit oui. Il n'a rien dit pendant quelques secondes. Puis il a dit : "Ben c'est pas trop tôt." Et puis : "Je viendrai. Je partirai à minuit." Et on a ri tous les deux, longtemps, au téléphone, comme deux idiots de dix-huit ans.

Après, j'ai ouvert les cartons "DIVERS". Les trois. Pour la première fois en quatorze ans. Dans le deuxième, sous des câbles et des factures, il y avait un vieux carnet d'adresses en cuir, celui que j'avais au lycée. À la lettre L, Laurent. Un numéro de fixe, avec l'ancien indicatif, d'avant les numéros à dix chiffres. Je l'ai composé quand même, en ajoutant le zéro, comme on fait. "Le numéro que vous avez demandé n'est plus attribué." Une voix de femme, calme, enregistrée il y a longtemps. Je l'ai écoutée jusqu'au bout. Puis j'ai pris le stylo, et pour la première fois en vingt-sept ans, j'ai ajouté une ligne à la liste. Sous "Un enfant (ou deux)", de mon écriture droite, un peu serrée : "Retrouver Laurent."

Et puis, parce que c'était le soir des choses qu'on ne fait pas, j'ai ouvert Facebook, et j'ai cherché Delphine. La photo devant le lac. Le bouton "Envoyer un message". J'ai écrit : "Bonjour Delphine. Tu ne te souviens sûrement pas de moi. On était au lycée ensemble, tu m'avais écrit trois lettres en 1993. J'ai répondu à une seule. Je voulais juste te dire, trente-trois ans après, que j'aurais dû répondre aux deux autres. Je te souhaite d'être heureuse. Tu as l'air de l'être." J'ai envoyé. Je n'ai pas attendu de réponse. Ce n'est pas pour la réponse que je l'ai fait.

Après, j'ai mis le casque et j'ai joué la première page de la Gnossienne. Je me suis trompé aux deux endroits habituels. La deuxième page, je ne la sais toujours pas. Il en reste. Le Japon, Venise, l'italien, monter un truc. Laurent. C'est bien, qu'il en reste.

Un morceau qui attend quelqu'un qui ne vient pas, disait Jérôme. Ce soir, en le jouant, je l'ai entendu autrement. C'est un morceau qui attend. C'est tout. Et qui n'arrête pas d'attendre. Et qui, à la fin, quand on ne s'y attend plus, finit par arriver quelque part.

Samedi, ils seront tous là. Ceux d'ici et ceux de là-bas. Christophe et Cédric feront la route, trois heures et cinq heures, pour un apéro. Cinq, plus Sandrine, plus Manon qui a dit qu'elle passerait. On racontera la piscine. Quelqu'un ouvrira une bière sur le bord de la table, et il y aura une entaille de plus dans le formica, la première depuis celle de Nathan. Quelqu'un dira "Arnaud, lui, était rentré à minuit". On boira peu. On rira beaucoup. On dira "Et Laurent ?", et pour une fois, quelqu'un pourra répondre : "Je le cherche."

Un autre été passe. Celui-là, je l'ai vu passer.