8. Cinquante et un ans
Un autre été passe.
Je le sais à la lumière, qui ne tombe plus pareil sur la table de la cuisine vers dix-neuf heures, et aux enfants du rez-de-chaussée qui ont dégonflé la piscine sur leur terrasse sans que personne le leur demande. Je les entends, d'ici, se disputer la pompe. Ils ont l'âge qu'avaient les miens quand je suis arrivé dans cet appartement.
Nathan part samedi. Il a eu son bac en juillet, il a une chambre dans une autre ville, une résidence avec un nom d'arbre, neuf mètres carrés et une plaque électrique. Ses cartons sont dans l'entrée, empilés contre le mur, à côté de mes trois cartons "DIVERS", qui n'ont pas bougé depuis treize ans. Les siens partiront samedi. Les miens resteront.
C'est la dernière fois qu'un enfant fait sa rentrée chez moi. Manon a vingt et un ans, elle vit avec quelqu'un, elle passe le dimanche, parfois. Après samedi, il n'y aura plus de fin août qui soit le début de quelque chose. Il y aura juste la fin d'août.
Jérôme est mort en avril.
C'est son nom qui s'est affiché sur le téléphone. Un jeudi soir, vers vingt et une heures. J'ai vu "Jérôme" sur l'écran et j'ai pensé : tiens. J'ai pensé, avec une petite pointe de culpabilité, qu'il appelait encore, lui, que c'était encore lui. J'ai décroché en souriant.
C'était Virginie.
Un AVC, dans le jardin, un dimanche matin, en taillant une haie. Rien avant. Pas de maladie, pas d'alerte, pas de longue fin. Il n'aurait pas aimé une longue fin, a dit Virginie, il n'aimait pas les choses qui traînent. Elle a dit ça avec son temps de retard, comme quand elle riait à ses blagues, comme si elle vérifiait encore qu'il ne parlait pas sérieusement.
Elle a appelé avec son téléphone à lui parce que mon numéro n'était que là-dedans.
Après avoir raccroché, je suis resté debout dans la cuisine. Je ne me suis pas assis. Je ne sais pas combien de temps. Le frigo ronronnait. J'ai regardé la liste, et la ligne du bas, et j'ai attendu que quelque chose arrive, des larmes, un cri, n'importe quoi. Rien n'est arrivé. J'ai lavé une tasse qui était déjà propre. Je l'ai essuyée. Je l'ai rangée. Puis j'ai pris le téléphone et j'ai écrit dans le groupe des "Anciens", silencieux depuis des années : "Jérôme est mort dimanche." Quatre mots. Il m'a fallu vingt minutes pour les écrire. Les réponses sont arrivées en moins d'une minute. Cinq téléphones qui vibraient, quelque part, dans cinq cuisines. Olivier a appelé tout de suite. Puis Cédric. Puis Arnaud. Ils ont appelé, eux. Moi j'avais écrit.
Je suis allé à l'enterrement. Trois heures de route, dans la voiture d'Arnaud, avec Olivier à l'arrière. Ceux d'ici. Personne n'a parlé pendant la première heure. Puis Olivier a dit "vous vous souvenez de sa 205", et on a parlé de la 205 pendant les deux heures suivantes. Il y avait du monde, des collègues, des voisins, ses deux garçons qui sont des hommes maintenant et qui ont exactement sa façon de se tenir debout, les bras un peu écartés du corps. Les "Anciens" étaient tous là. Cédric, Olivier, Christophe avec Sandrine, Arnaud, qui nous avait fait partir à l'aube pour arriver une heure avant tout le monde, évidemment, et aider à installer les chaises. On ne s'est rien dit d'important. Il n'y avait rien à dire d'important.
Sauf que Virginie est venue me voir, avant la cérémonie, et m'a demandé si je voulais dire quelques mots. "Tu étais son plus vieil ami." J'ai dit oui. J'ai préparé quelque chose, assis dans la voiture, sur le dos d'une enveloppe, une page entière. Quand je suis monté devant tout le monde, avec l'enveloppe à la main, je n'ai pas pu la lire. Je l'ai regardée, et les mots ne voulaient rien dire. Alors j'ai dit la seule chose qui me venait. J'ai dit : "Il appelait toujours." Et puis je n'ai rien pu dire d'autre, et je suis redescendu, et Arnaud m'a attrapé par le bras au bas des marches, sans un mot, comme on rattrape quelqu'un qui tombe.
Après, à la maison, il y avait du café, des gâteaux, des gens debout dans le salon avec des assiettes en carton. On s'est retrouvés tous les cinq dans le jardin, près de la haie à moitié taillée. Personne n'avait osé la finir. Cédric a sorti quelque chose de la poche intérieure de sa veste. Une petite bouteille, une flasque, avec un fond de liquide jaune pâle.
- La poire, il a dit. Le dernier fond. Je l'ai transvasé ce matin. Ma mère était d'accord.
Il a versé un doigt dans cinq gobelets en plastique. Il en restait un peu. Il l'a versé au pied de la haie. On a bu. C'était infect. C'était toujours infect, cette poire, en 1992 aussi, mais en 1992 on avait dix-huit ans et on ne le savait pas encore.
Et puis évidemment, on a raconté la soirée de Cédric. Debout dans le jardin d'un mort, en costume sombre, avec des gobelets vides. Olivier a dit qu'il en était à six longueurs, la dernière fois, au téléphone, à Noël. Six. Christophe a dit : "Et Dieu avait la tête du père de Cédric." Cédric a souri, et il a dit : "Ils doivent être en train de se la raconter, là-haut." Et on a ri. On a ri, à l'enterrement de Jérôme, cinq types de cinquante ans dans un jardin, pliés en deux, et Sandrine qui nous regardait par la baie vitrée et qui pleurait en même temps qu'on riait.
Christophe a dit, en regardant la haie : "Il venait dîner à la maison un vendredi sur deux. Depuis quinze ans." Cédric a dit que Jérôme descendait le voir au bord de la mer chaque été, une semaine, avec Virginie et les garçons, et qu'il appelait sa mère, à lui, Cédric, pour son anniversaire, tous les ans, depuis la mort de son père. Je ne savais rien de tout ça. Ceux de là-bas avaient eu Jérôme pour eux, toutes ces années, à quarante minutes, un vendredi sur deux. Nous, ici, on avait eu son coup de téléphone. Moi, j'avais eu son coup de téléphone.
Arnaud a dit : "Il demandait toujours de tes nouvelles, le vendredi." Christophe a confirmé. "À chaque fois. Il disait : il va bien, lui ? Personne savait. Alors il disait : je l'appellerai."
Personne n'a pu prévenir Laurent. Personne ne sait où il est. Quelque part, il y a un homme de cinquante et un ans qui ne sait pas que Jérôme est mort. Qui le croit encore vivant, dans sa maison avec un jardin, en train d'appeler les gens. Je ne sais pas si c'est triste ou si c'est une chance.
Olivier a dit : "Tu te souviens, quand il était jeune, il voulait être pilote de ligne ?" Cédric a dit : "Non, vétérinaire. Il ramassait tous les chats." Arnaud a dit qu'il voulait ouvrir un bar, qu'il en avait même dessiné le plan, en terminale, sur une copie double. Christophe a dit qu'il voulait aller au Japon, mais ça, il l'avait fait. Ils ont continué comme ça, chacun avec son souvenir de ce que Jérôme voulait. Je n'ai rien dit. Je n'avais rien à dire. Je me suis rendu compte, dans ce jardin, que je savais tout ce que Jérôme se rappelait de moi. Tout ce que j'avais voulu, il le savait, il le gardait, il me le rendait au téléphone, "tu te souviens, quand t'étais jeune, tu voulais". Et moi, je ne savais pas ce que lui avait voulu. Je ne le lui avais jamais demandé.
Après, à la maison, Virginie m'a demandé de l'aider à descendre des chaises à la cave. Au fond de la cave, contre le mur, il y avait des packs d'eau. Quatre packs, emballage plastique jauni, et dessus, au feutre, de l'écriture de Jérôme : "2038".
J'ai ri. Seul, dans la cave d'un mort, le jour de son enterrement, avec une chaise pliante dans chaque main. Virginie est descendue voir ce qui se passait. Je lui ai montré. Elle a dit qu'il les avait déménagées deux fois. Qu'elle avait voulu les jeter cent fois. Qu'il disait que l'eau, ça ne se périme pas.
Je ne sais pas si c'est vrai. Je n'ai jamais vérifié.
À côté des packs, il y avait une boîte à chaussures. Virginie l'a ouverte. Dedans, il y avait le ticket de cinéma de notre première séance, en seconde. Une cassette sans étiquette, Les Entailles, notre unique répétition. Une photo de la piscine de Cédric. La carte postale du Fuji, en double, il en avait acheté deux. Et son portefeuille, celui qu'il avait sur lui dans le jardin. Virginie l'a ouvert. Derrière le permis, plié en quatre, usé jusqu'à la trame, il y avait le ticket de caisse.
Elle me l'a donné. Elle a dit : "Je crois que c'est à toi."
Je l'ai déplié dans la cave, sous l'ampoule nue. Son écriture, en tout petit, de 1999. Notre liste. Celle qu'il avait recopiée au dos d'un ticket de supermarché le soir de la tour Eiffel, pendant que je disais "tu vas le perdre". Il ne l'avait pas perdue. Vingt-six ans dans un portefeuille.
Sur sa liste à lui, il y avait des lignes barrées. Beaucoup. "Japon", barré, avec une date au crayon : 2005. "Une vraie voiture", barré : 2008, l'année où il avait vendu la 205. "Le GR20", barré : 2019, avec ses garçons, je ne l'avais jamais su. "Monter un truc", barré, et à côté : "le club avec Arnaud". "Arrêter de fumer", barré. Il avait barré mes lignes à moi aussi, celles qu'il avait faites, même celles qui n'étaient pas à lui. Il avait vécu la liste. Toute la liste. La nôtre.
"Éclipse Espagne 2026 (cette fois on y va)" n'était pas barré. À côté, d'une encre récente, bleue, il avait écrit : "Hôtel réservé. 2 chambres."
Et tout en bas, là où sur la mienne il y a "Rappeler Jérôme", là où sur la sienne il n'y avait rien en 1999 parce que c'était "la mienne", il avait ajouté une ligne. À une date que je ne connais pas. Son écriture des dernières années, un peu tremblée.
"Attendre qu'il rappelle."
Je ne sais pas combien de temps je suis resté dans la cave. Virginie est remontée sans rien dire. J'entendais les gens au-dessus, les pas sur le parquet, les tasses. J'avais le ticket dans une main et une chaise pliante dans l'autre. C'est là que c'est arrivé, ce qui n'était pas arrivé dans la cuisine. Assis sur un pack d'eau de l'an 2000, dans la cave de mon meilleur ami, j'ai pleuré comme je n'avais pas pleuré depuis l'enfance. Comme on pleure quand on a sept ans et qu'on a perdu quelque chose dans un magasin. Pas des larmes d'adulte. Des larmes qui vous plient en deux.
La dernière fois qu'on s'est parlé, c'était en février. Il a appelé un mardi, j'étais au travail, en réunion, j'ai décroché pour dire que je ne pouvais pas, que je le rappelais ce week-end. Il a dit : "Ah, ce week-end. Je note." Il riait. Il savait.
Le soir, il m'a envoyé un message vocal. Cinquante-deux secondes. Je l'ai écouté dans le métro, d'une oreille, en lisant mes mails en même temps. J'ai entendu "Espagne", j'ai entendu "réservé", j'ai pensé : il est en avance, on a le temps, on en reparlera. Je ne l'ai pas rappelé ce week-end-là. Ni le suivant. Il y avait du temps. Il y a toujours eu du temps, avec Jérôme. Il était la seule chose dans ma vie qui revenait toujours sans que je fasse rien.
Le soir de l'enterrement, à l'hôtel, je l'ai réécouté. Le message vocal. En entier, cette fois. Les cinquante-deux secondes.
"Salut mon vieux. Bon, comme je sais que tu vas pas rappeler ce week-end, je te le dis maintenant. J'ai réservé. L'Espagne, le 12 août 2026. Un hôtel dans un village, pile dans la bande, j'ai vérifié trois fois. Deux chambres. T'as pas le choix, c'est payé, c'est non remboursable, j'ai fait exprès. Cette fois on y va. Vingt-six ans qu'on attend ça, hein ? T'imagines ? On sera vieux. Enfin, pas vieux. Pas jeunes. Bref. Rappelle-moi. Pour une fois. Qu'on cale les détails. Allez. Je t'embrasse."
Je l'ai réécouté toute la nuit. Je le connais par cœur. Sa voix qui rit sur "non remboursable". Le petit silence avant "rappelle-moi". Le "pour une fois", qu'il dit très vite, comme s'il avait honte de le demander.
Je ne l'ai pas rappelé. Il est mort huit semaines plus tard, un dimanche matin, dans son jardin, en taillant une haie, en attendant que je rappelle.
La liste est sur le frigo. Elle a vingt-trois ans dans sa version à petits carreaux, vingt-six dans sa version d'origine. Le soleil l'a jaunie, elle aussi, d'un côté. Les lignes n'ont pas bougé. Japon. Apprendre la Gnossienne, avec, au crayon, ajouté un soir de 2014 : "(page 2)". Le GR20. L'italien. Une vraie voiture. Arrêter de fumer, l'année prochaine - j'ai arrêté en 2016, je n'ai pas barré, je ne sais pas pourquoi. Un concert à Londres. Monter un truc. Éclipse Espagne 2026 (cette fois on y va). Rappeler Jérôme. Venise. Nager le crawl. Un enfant (ou deux).
Rien de barré.
À côté, maintenant, sous un deuxième aimant, il y a le ticket de caisse de Jérôme. Sa liste à lui. Avec ses traits. Les deux côte à côte. La sienne pleine de traits, la mienne vide. On a écrit la même liste le même soir. Il l'a vécue. Je l'ai regardée.
Le Japon pour nos cinquante ans, c'était l'année dernière. On n'en a pas reparlé. Je me suis dit qu'il avait oublié. Je me dis maintenant qu'il attendait peut-être que ce soit moi qui en parle.
Je regarde la ligne du bas, celle de son écriture à lui. "Rappeler Jérôme." Pendant vingt-six ans, c'était une blague. Une vanne de fin de soirée. Depuis avril, c'est la seule ligne de la liste que plus personne ne pourra jamais faire. Ni moi, ni personne. Elle est devenue impossible un dimanche matin, dans un jardin que je n'ai vu qu'une fois, sans que je m'en rende compte.
Je ne l'ai pas barrée. On ne barre pas ce qu'on n'a pas fait.
Ce n'est pas grave, je me dis ça chaque année. Il y en aura un autre. Un autre été, une autre fin août, une autre occasion. Je me le suis dit à vingt-cinq ans, à trente, à quarante. Je me le dis encore ce soir, par habitude, comme on fredonne une chanson sans y penser.
C'est cette phrase-là qui a commencé à me faire peur.
Parce que je sais compter. J'ai cinquante et un ans. Si tout va bien, si rien n'arrive dans un jardin un dimanche matin, il m'en reste vingt-cinq, trente peut-être. Trente fins d'août. C'est beaucoup. C'est à peu près autant que ce que j'ai déjà laissé passer depuis que la liste existe.
Je prends le téléphone. Je ne cherche pas Jérôme, je sais qu'il n'est plus là, j'ai même effacé le numéro en mai, puis je l'ai regretté, puis je n'ai pas su le remettre. La conversation est toujours là, sous un numéro sans nom. Le message vocal aussi. Cinquante-deux secondes. Je ne l'effacerai jamais. Je cherche autre chose. Je tape "éclipse 12 août 2026". Je lis. Totale, dans le nord de l'Espagne, le soir, juste avant le coucher du soleil. Moins de deux minutes. Je lis tout, les horaires, les cartes, les bandes de totalité, les conseils pour les lunettes.
Jérôme vérifiait pour deux. Maintenant il faut que je vérifie seul.
Dans la chambre, Nathan scotche un dernier carton. Je l'entends râler contre le dévidoir. Il a sa façon de râler, qui est la mienne, je m'en suis aperçu cette année, et qui ne me plaît pas tellement chez moi mais que j'aime beaucoup chez lui.
Samedi, il partira. Dimanche, je l'appellerai. Je me le promets ce soir, devant le frigo. C'est la première promesse de ce genre que j'ai vraiment envie de tenir.
Un autre été passe. Il en reste un, au moins, qui est écrit sur la liste avec une date. Le 12 août. C'est la seule ligne qui en a une. Jérôme l'avait mise. Il vérifiait toujours ce genre de choses.