2. Vingt-six ans
Un autre été passe.
Cette année, je le sais parce que Jérôme me l'a dit. Il a appelé sur le portable - j'ai un portable depuis mars, un Motorola gris qui tient dans la poche à condition de ne pas s'asseoir - et la première chose qu'il a dite, c'est :
- C'est fini, l'été. T'as vu ? Il fait nuit à neuf heures.
Je n'avais pas vu. Je ne regarde pas l'heure à laquelle il fait nuit. Jérôme, si.
C'est toujours lui qui appelle. Le portable n'a rien changé à ça. Il a seulement changé l'endroit où je ne rappelle pas.
C'est même pire, d'une certaine façon. Avant, quand je n'étais pas là, le fixe sonnait dans un appartement vide et je n'en savais rien. Maintenant, le portable affiche "1 appel manqué - Jérôme", et une petite enveloppe qui clignote, et je sais. Je sais, et je me dis que je rappellerai plus tard, et il rappelle avant. C'est un système qui marche. Il marche depuis dix ans. Je ne vois pas pourquoi on le changerait.
Il arrive avec des bières et les ouvre sur le bord de la table. Deux entailles de plus dans le formica. Je ne dis rien, j'ai renoncé, et quelque part je crois que j'aime bien les voir s'aligner.
La liste est toujours sur le frigo, sous la tour Eiffel. En un an, le soleil de l'après-midi a jauni l'enveloppe du côté de la fenêtre, de sorte que la moitié droite a l'air plus vieille que la gauche. Les mots n'ont pas bougé. Japon. Apprendre la Gnossienne. Le GR20. L'italien. Une vraie voiture. Arrêter de fumer, l'année prochaine. Un concert à Londres. Monter un truc. Éclipse Espagne 2026. Rappeler Jérôme.
Rien de barré, et c'est normal. Un an, ce n'est rien.
Jérôme sort son portefeuille et me montre le ticket de caisse, plié en quatre derrière son permis. Il a commencé à s'user aux pliures. On voit encore les mots, en tout petit, de son écriture à lui.
- Je la regarde le matin, dans le métro. Pas toi ?
- Moi je l'ai sur le frigo. Je la vois tous les jours.
- La voir, c'est pas la regarder.
Il range le portefeuille. Je ne relève pas. Il a raison, mais je ne vois pas ce que ça change.
Jérôme me raconte son 31 décembre. Il avait acheté quatre packs d'eau, des bougies et un réchaud de camping, au cas où les ordinateurs du monde entier décideraient à minuit que nous étions en 1900. Rien ne s'est passé. L'eau est toujours dans sa cave. Il dit qu'il la garde pour 2038, qu'il a lu un article : il y aura un autre bug, en 2038, un vrai, cette fois, à cause de la façon dont certaines machines comptent les secondes. Je lui dis qu'on aura soixante-quatre ans. Il dit que l'eau, ça ne se périme pas.
Je ne sais pas si c'est vrai. Je ne vérifie pas. Jérôme vérifie pour deux.
Ce 31 décembre, on l'a passé ensemble, d'ailleurs. Chez lui, avec une dizaine de personnes, dont la moitié que je ne connaissais pas. À minuit, quand les lumières ne se sont pas éteintes, quand les téléphones ont continué à marcher et que rien n'a explosé nulle part, Jérôme a eu l'air presque déçu. Puis il m'a pris dans ses bras, très fort, trop longtemps, en me tapant dans le dos, et il a dit dans mon oreille : "Mille ans, mon vieux. On a changé de millénaire ensemble." J'ai ri. J'ai dit que c'était juste un chiffre. Il a dit que tout était juste un chiffre, et que c'était justement pour ça que ça comptait.
On reparle de la finale de juillet, parce qu'on en reparle chaque fois qu'on se voit depuis deux mois. Le bar plein, l'égalisation à la dernière minute, et puis le but en or de Trezeguet, la frappe sous la barre, et cette demi-seconde de silence avant que le bar entier explose. Jérôme était monté sur une chaise. Je le revois parfaitement, debout, les bras en l'air, avec la tête de quelqu'un à qui il vient d'arriver la meilleure chose de sa vie. Je crois que je me souviendrai de cette image plus longtemps que de beaucoup d'autres.
Il est redescendu de sa chaise, il m'a attrapé la tête à deux mains, et il a crié par-dessus le bruit : "On s'en souviendra quand on sera vieux ! Tu m'entends ? Quand on sera vieux !" Je l'entendais. Tout le bar l'entendait.
- Le Japon, dit-il en regardant le frigo. On le fait l'année prochaine. Cette année, avec le nouveau boulot, j'ai pas pu.
- L'année prochaine.
- Tu dis ça comme si c'était moi qui traînais.
- J'ai rien dit.
- T'as dit "l'année prochaine" avec une voix.
Je n'avais pas de voix. Je crois que je n'avais pas de voix. J'allume une cigarette et je lui montre que je suis d'accord, l'année prochaine, le Japon, c'est noté, c'est même déjà écrit, regarde.
Il ne dit plus rien pendant un moment. Il tourne sa bière entre ses doigts. Puis il dit, sans me regarder :
- Tu sais ce qui me fait peur, avec le boulot ? C'est que ça marche. Que ça me plaise. Que dans dix ans je sois toujours là-bas, et que je trouve ça normal.
- C'est pas grave, si ça te plaît.
- Si. C'est grave si ça me plaît assez pour que j'arrête de vouloir le reste.
Il désigne le frigo avec le goulot de sa bière. Je ne sais pas quoi répondre. Alors je ne réponds pas. Il hausse les épaules et parle d'autre chose, et la soirée redevient normale, et je n'y pense plus.
Pour la Gnossienne, j'ai avancé. J'ai acheté le disque. Satie, l'intégrale pour piano, deux CD, un pianiste dont je n'arrive pas à prononcer le nom. Je l'écoute le soir. Je connais maintenant la Gnossienne numéro un par cœur, chaque silence, chaque endroit où elle hésite. Je ne sais toujours pas en jouer une note, mais je suis sûr que ça compte pour quelque chose. On ne peut pas apprendre un morceau qu'on n'a jamais entendu.
Je la lui fais écouter, ce soir. Il écoute en entier, sans parler, ce qui ne lui arrive jamais. À la fin il dit : "C'est triste, ton truc." Je dis que non, que ce n'est pas triste, que c'est autre chose. Il dit : "C'est un morceau qui attend quelqu'un qui vient pas." Je ne l'avais jamais entendu comme ça. Je ne l'ai plus jamais entendu autrement.
Jérôme part vers minuit. Il a le nouveau boulot, il se lève tôt maintenant, il a même une cravate dans sa voiture, sur le siège passager, pliée comme un animal endormi. La 205 démarre au premier essai. Il l'a fait réparer. Ça me fait un drôle d'effet, je ne saurais pas dire pourquoi.
Ou plutôt si, je sais. C'est à cause de la nuit de mai. On rentrait d'un concert, quelque part à une heure de route, à trois heures du matin, et la 205 s'est arrêtée au milieu de nulle part, sur une départementale entre deux villages sans lumière. Un bruit de casserole, une odeur de chaud, puis plus rien. Pas de réseau sur le Motorola. Pas une voiture. On a poussé la 205 sur le bas-côté et on a marché. Onze kilomètres, d'après Jérôme, qui avait compté les bornes. Le jour s'est levé pendant qu'on marchait. On a parlé de tout. De Delphine, de l'Italienne de Jérôme, qui s'appelait Francesca, ou Federica, il n'était plus très sûr, et qui était devenue, au fil des kilomètres, la plus belle femme d'Europe. On a parlé de ce qu'on ferait. Du Japon. Jérôme a dit, en marchant à reculons devant moi sur la route vide : "On fera tout, tu sais. Tout ce qui est sur la liste. Tout." Il y avait des oiseaux, et une lumière grise, et j'avais mal aux pieds, et je crois que c'était une des plus belles nuits de ma vie.
On la raconte aussi, celle-là, maintenant. À chaque fois, il y a un kilomètre de plus. On en est à quatorze.
La 205 ne tombera plus en panne. C'est une bonne nouvelle. Je ne sais pas pourquoi elle me rend triste.
Je ne lui ai pas rendu les lunettes d'éclipse. Je n'y ai pas pensé. Elles sont dans le tiroir, sous les couverts.
Je reste dans la cuisine. Le néon grésille. Sur le frigo, la moitié jaune de la liste et la moitié blanche.
Un autre été passe. L'an 2000 est passé aussi, et le monde ne s'est pas éteint. Je finis ma cigarette en lisant la liste une dernière fois avant d'aller me coucher, et je me dis que l'année prochaine, on fera le Japon.