7. Quarante-six ans
Un autre été passe.
Je le sais aux masques. Il y en a un paquet neuf sur le frigo, sous la tour Eiffel, à côté de la liste. Des masques bleus, chirurgicaux, cinquante pièces, achetés au supermarché comme on achète des mouchoirs. Manon rentre en première la semaine prochaine, Nathan en quatrième, et il faudra qu'ils en portent toute la journée. Il paraît que ça va durer. Il paraît que ça va revenir, cet automne. On ne sait pas. Plus personne ne dit "l'année prochaine" en ce moment. Pour une fois, le monde entier parle comme moi.
Au printemps, on a été enfermés. Tout le monde. Huit semaines.
Je me souviens du premier soir. Le président à la télévision, les enfants sur le canapé, Nathan qui demandait si on allait manquer de pâtes. Le lendemain, les rues vides, et cette lumière bizarre sur les trottoirs, cette lumière de photo mal développée, la même qu'en 1999, sur le toit. Je l'ai reconnue tout de suite. Le monde qui s'éteint en plein midi.
Les enfants ont continué à alterner. On avait le droit. Une semaine sur deux, ils étaient là, tous les trois dans cinquante-trois mètres carrés : Manon dans la chambre avec son ordinateur et ses cours en ligne, Nathan sur sa console, moi dans la cuisine avec le mien, sur la table en formica. On ne se parlait presque pas. On mangeait ensemble, trois fois par jour, ce qui ne nous était pas arrivé depuis des années. J'ai aimé ces semaines-là plus que je ne l'aurais avoué.
Un soir, Nathan a demandé pourquoi il y avait des petits traits sur le bord de la table. J'ai raconté. Jérôme, les bières, le studio. Il a pris une bière dans le frigo, il avait treize ans, je l'ai laissé faire, et il a essayé de l'ouvrir sur le bord de la table. Il n'y est pas arrivé. Il a fait une entaille, une seule, plus profonde que les autres, à côté des anciennes. Il a dit "désolé". J'ai dit que non, que c'était bien. Je l'ai ouverte pour lui avec un briquet. Il a bu deux gorgées, il a fait une grimace, et il me l'a rendue.
Et l'autre semaine, j'étais seul.
Je n'avais jamais été seul comme ça. Sept jours sans entendre une voix dans la même pièce que moi. L'attestation imprimée sur la table, la case cochée, une heure, un kilomètre, le tour du pâté de maisons deux fois pour faire durer. Le silence de l'immeuble. À vingt heures, les voisins sortaient sur les balcons et applaudissaient, pour les soignants. J'ouvrais la fenêtre et j'applaudissais aussi. Comme sur le toit, après l'éclipse. Comme si quelqu'un avait réussi quelque chose. C'était le seul moment de la journée où je faisais un bruit avec d'autres gens.
Il y a eu des jours où je n'ai pas dit un mot. Pas un. Je m'en rendais compte le soir, en me brossant les dents : je n'avais pas entendu ma propre voix depuis le matin de la veille. Alors je parlais. Seul, dans la cuisine. Je disais "bon", ou "allez", ou je lisais la liste à voix haute, pour vérifier que ma voix marchait encore. Japon. Apprendre la Gnossienne. Le GR20. Ma voix marchait. Elle avait un drôle de son, un peu rouillé, comme une porte qu'on n'ouvre pas souvent.
Les semaines sans eux, je mettais deux assiettes, parfois. Par habitude. Je rangeais la deuxième sans m'asseoir.
C'est Jérôme qui a créé le groupe. Évidemment. Un groupe WhatsApp avec cinq types du lycée qu'on n'avait pas vus depuis vingt-cinq ans, intitulé "Les anciens". Le vendredi soir, apéro en vidéo. Six visages dans des petits rectangles, la moitié avec le son coupé sans le savoir, la connexion qui gelait sur des grimaces. On parlait de tout, de rien, du virus, des profs qu'on avait eus, de qui était mort, de qui était divorcé. Pour la première fois depuis le mariage d'Olivier, les deux moitiés de la bande étaient dans la même pièce, même si la pièce était un écran. Les jeudis, eux, s'étaient arrêtés, comme tout. Arnaud envoyait quand même le texto, chaque mercredi soir, "Demain 19h ?", avec un émoji de masque. C'était une blague. Ce n'en était pas tout à fait une. Jérôme faisait le maître de cérémonie. Il avait fait une liste de sujets, au cas où la conversation s'arrêterait. Elle ne s'arrêtait jamais.
Le premier vendredi, évidemment, on a raconté la soirée de Cédric. Cédric a juré, dans son rectangle, devant sa bibliothèque, que la bouteille de poire existait encore, que sa mère l'avait gardée dans le buffet depuis la mort de son père, qu'il en restait un fond, et que ce fond-là, on le boirait ensemble, un jour, tous. Olivier a refait la baignoire. Jérôme a fait cinq longueurs. On a tous ri jusqu'à ce que les écrans gèlent.
On a bu une bière chacun. Une. Christophe a dit qu'il ne buvait plus en semaine. Olivier avait un verre de vin rouge qu'il n'a pas fini. Arnaud, lui, avait une tisane. Une vraie, avec le petit sachet qui pendait du mug. Quelqu'un a dit "Arnaud, lui, était rentré à minuit", par réflexe, et Arnaud a dit : "Et c'est moi qui ai encore tous mes cheveux, les gars." Il avait raison. On a tous fini par devenir Arnaud, sauf qu'on l'a fait plus tard, et plus mal, et qu'on a perdu nos cheveux en route.
Il y avait six rectangles. Il en aurait fallu sept. À chaque apéro, à un moment, quelqu'un disait : "Et Laurent ?" Et personne ne savait. Jérôme avait cherché partout, sur tous les réseaux, dans tous les annuaires. Rien. Pas un profil, pas une trace. Quelqu'un avait entendu dire qu'il était parti à l'étranger. Quelqu'un d'autre, qu'il avait eu des soucis. Personne n'en savait rien. Laurent était le plus drôle de nous tous, à dix-huit ans. C'est lui qui avait eu l'idée de la piscine. Il était devenu une question qu'on posait le vendredi soir, entre la poire et Delphine, et à laquelle personne ne répondait.
Christophe a retrouvé Delphine. Sur Facebook. Évidemment que c'est Christophe. Il connaît toutes les filles de l'époque, il sait ce qu'elles sont devenues, qui s'est mariée, qui a divorcé, qui vit où. Pas parce qu'il les a toutes eues, il en a eu beaucoup moins qu'on le raconte, mais parce que c'est lui qui les écoutait. On l'a compris tard. Christophe changeait de copine chaque mois, mais il parlait à chacune pendant des heures. Sandrine dit que c'est pour ça qu'elle est restée. Il a partagé une capture d'écran dans le groupe, un vendredi, avec trois points d'exclamation. Une femme de quarante-sept ans, souriante, les cheveux courts toujours, devant un lac, avec un homme et trois grands enfants. Elle vit à l'étranger. Elle a l'air heureuse. Jérôme a dit : "Quinze lettres. Parfumées. Et il a répondu à une seule." Tout le monde a ri. J'ai ri aussi. Le soir, j'ai regardé la photo très longtemps, sur mon téléphone, dans la cuisine. J'ai ouvert son profil. Il y avait un bouton "Envoyer un message". Je ne l'ai pas utilisé. Qu'est-ce que j'aurais écrit ? Désolé pour les deux lettres ? Trente ans plus tard ? Elle ne doit même plus s'en souvenir.
Moi, je m'en souviens. Je m'en souviens comme on se souvient d'une marche ratée dans un escalier.
En avril, Olivier ne s'est pas connecté. Sa mère était à l'hôpital depuis dix jours, avec le virus. Le vendredi suivant, il s'est connecté, et il n'a rien dit pendant une minute, et on a tous compris. Elle était morte le mardi. L'enterrement avait eu lieu le jeudi, à dix personnes, sans personne d'autre, sans nous. On ne pouvait pas y aller. Personne ne pouvait aller nulle part. Pour une fois, je n'avais pas d'excuse à trouver. Le monde l'avait trouvée pour moi. Ça ne m'a pas soulagé.
La mère d'Olivier nous avait fait des crêpes, en seconde, un mercredi, pour toute la bande. Je ne m'en souvenais plus jusqu'à ce qu'Olivier le dise, ce soir-là. Elle les faisait une par une, et Jérôme les mangeait au fur et à mesure, debout à côté de la poêle, et elle riait. Jérôme a levé sa bière vers l'écran. On a tous levé ce qu'on avait. Une bière, du vin, une tisane. On n'a rien dit. Six rectangles, six verres en l'air, et le silence, et la connexion d'Olivier qui gelait sur son visage en larmes, et qui restait figée comme ça, longtemps, parce que personne n'osait parler.
Et puis, les semaines où j'étais seul, il s'est mis à appeler tous les soirs. Je ne sais pas comment il savait. Je ne le lui avais pas dit, je crois. Dix-neuf heures, la vidéo, sa tête dans le téléphone, sa cuisine derrière lui, sa bière. Je l'entendais l'ouvrir sur le bord de sa table, le petit bruit sec, toujours le même, et je regardais les entailles sur la mienne. Pour la première fois depuis le lycée, on se voyait tous les jours.
On parlait de rien. De ce qu'on avait mangé. De ses garçons, grands maintenant, qui faisaient du sport dans le jardin. De la 205, qu'il avait gardée jusqu'en 2008, et qu'il avait regretté de vendre. De la nuit de la panne, quinze kilomètres maintenant. Il disait : "Tu te souviens, quand t'étais jeune, tu voulais faire le tour du monde en stop ? Tu avais même acheté une carte." Je ne me souvenais pas de la carte. Il disait : "Une grande carte, avec des punaises. T'avais mis une punaise au Japon." Il se souvient de tout ce que j'ai voulu. Je me demande parfois s'il y a quelqu'un qui se souvient de ce que lui a voulu.
Un soir, je lui ai demandé, je ne sais pas pourquoi, peut-être parce qu'il était tard et qu'on était à la troisième semaine :
- Pourquoi c'est toujours toi qui appelles ?
Il a mis du temps à répondre. Il a bu une gorgée. Dans le téléphone, derrière lui, il y avait Virginie qui passait, en pyjama, qui m'a fait un petit signe.
- Parce que si j'attends que tu appelles, je vais attendre longtemps. Et j'ai pas le temps. Personne a le temps. Regarde la mère d'Olivier.
- Quand ce sera fini, c'est moi qui appelle. Promis.
Il a ri. Pas méchamment. Il a ri comme on rit d'un enfant qui promet qu'il rangera sa chambre.
- Je note.
Tout le monde, au printemps, s'est mis à faire des choses. Du pain au levain, des puzzles de mille pièces, des langues étrangères sur une application, du yoga dans le salon. Il y avait des articles là-dessus. Tout le monde découvrait le temps, comme si on l'avait livré à domicile.
Moi aussi, je me suis dit que c'était le moment. La deuxième page de la Gnossienne. J'avais le clavier, j'avais le casque, j'avais les vidéos, et j'avais, pour la première fois de ma vie, tout le temps du monde.
Je ne l'ai pas apprise.
C'est ce que j'ai compris, ce printemps-là, et que je ne dirais à personne. Pour la plupart des gens, le confinement a été une parenthèse. Une vie mise sur pause. Moi, j'ai découvert que ma vie avait déjà cette forme-là. Le même appartement, la même table, la même liste, les mêmes soirs. On m'a enfermé, et je n'ai pas vu la différence. Ce n'est pas le temps qui m'avait manqué, pendant vingt ans. Je l'avais eu, le temps. Il était là, sur la table, comme un paquet de masques.
Le 11 mai, on est sortis. Le groupe des "Anciens" a continué deux ou trois vendredis, puis plus personne ne s'est connecté. Jérôme a arrêté d'appeler le soir, ce qui était normal, puisqu'on avait de nouveau le droit de vivre. Il a appelé une fois en juin pour mon anniversaire. Depuis, rien.
Le dernier message du groupe date du 5 juin. C'est Jérôme. Une photo de la piscine de Cédric, une vieille photo, scannée, jaunie, de 1992, avec sept garçons maigres et torse nu sur le bord, qui font des grimaces. En dessous, il a écrit : "On se la refait en vrai, un jour ? Même sans Laurent." Quatre pouces levés. Personne n'a répondu avec une date.
C'est ce soir que je m'en rends compte. Fin août, les masques sur le frigo, les enfants qui reviennent demain. Je fais le compte. Depuis le 11 mai, c'est moi qui n'ai pas appelé. Pas une fois. Pendant huit semaines, il m'a appelé tous les soirs, et je ne l'ai pas rappelé une seule fois depuis.
J'avais promis. Il avait noté.
Je prends le téléphone. Je cherche son nom. Je le trouve. Mon pouce est au-dessus de l'écran.
Il est vingt-deux heures quarante. Ils dorment peut-être. Virginie travaille tôt. Demain j'ai les enfants, la rentrée, les fournitures, les masques à distribuer. Je l'appellerai ce week-end, tranquillement, quand on aura le temps de parler.
Je repose le téléphone sur la table, à côté des entailles. À côté de celle de Nathan, la plus profonde.
Sur la liste, tout en bas, de son écriture à lui, il y a écrit "Rappeler Jérôme". Je la lis tous les jours depuis vingt et un ans, cette ligne. Je la connais tellement bien que je ne la vois plus.
Un autre été passe. Le monde s'est arrêté, cette année, et il a recommencé à tourner. Moi, je n'ai pas remarqué qu'il s'était arrêté.