4. Trente et un ans
Un autre été passe.
Je ne l'ai pas vu passer. C'est la première fois. Je m'en aperçois ce soir, à trois heures du matin, debout dans la cuisine avec Manon sur l'épaule, parce que la fenêtre est ouverte et que l'air qui entre est frais. Il y a deux semaines, à la même heure, il ne l'était pas.
Manon a quinze mois. Elle fait ses dents, ou elle a fait un cauchemar, ou elle veut simplement vérifier que quelqu'un vient quand elle appelle. Quelqu'un vient. Cette nuit c'est mon tour. Je marche entre la table et le frigo, quatre pas, demi-tour, quatre pas, et je lui chante à voix basse la seule chose qui marche à tous les coups : pas une chanson, la Gnossienne numéro un, fredonnée, avec ses silences. Elle s'endort toujours avant la fin. Je ne sais toujours pas la jouer. Mais ma fille s'endort dessus, et ce n'est pas rien.
Un morceau qui attend quelqu'un qui ne vient pas, avait dit Jérôme. Je le chante à quelqu'un qui appelle, et je viens. Ça doit vouloir dire quelque chose. À trois heures du matin, tout a l'air de vouloir dire quelque chose.
On a fait le calcul, elle et moi, l'année dernière : Manon a dû commencer à exister pendant la canicule, en août 2003, le mois où il faisait trente degrés dans l'appartement à minuit et où l'on dormait par terre, sur le carrelage de la cuisine, sous la table en formica. Elle dit que ça explique son caractère. Je ne sais pas de qui elle parle, de Manon ou d'elle-même.
La liste est toujours là. Sous la tour Eiffel, elle partage maintenant le frigo avec une photo de l'échographie, un calendrier des vaccins, le numéro du pédiatre, et une carte postale du mont Fuji.
La carte postale vient de Jérôme. Il est allé au Japon en juin, avec Virginie. Trois semaines. Au dos, il a écrit : "Repérage. La prochaine fois je t'emmène. J." Je l'ai collée à côté de la liste, juste à côté du mot "Japon", et je ne sais pas pourquoi je l'ai mise là plutôt qu'ailleurs. J'étais content pour lui. J'étais content d'une façon qui ressemblait un peu à autre chose.
Il avait appelé avant de partir. "Je pars au Japon. Avec Virginie. Je voulais te le dire moi-même, avant que tu le voies sur la carte." J'ai dit que c'était génial. J'ai dit qu'il avait bien raison. Il a attendu, au bout du fil. Il a attendu que je dise autre chose. Je ne sais pas ce qu'il attendait. Que je dise "attends-moi", peut-être. Ou "je viens". Je n'ai rien dit d'autre. Il a dit "bon", et il a raccroché, sans au revoir, comme d'habitude.
Je n'ai pas barré "Japon". Ce n'est pas moi qui y suis allé.
Jérôme est le parrain de Manon. Il est venu au baptême en costume, avec une cravate, la même peut-être que celle qui dormait sur le siège de la 205, et il a tenu Manon comme on tient un objet qu'on a peur de casser et qu'on n'a pas le droit de lâcher. Depuis, il appelle moins. Une fois par mois, peut-être. C'est normal. Il a Virginie, ils ont acheté une maison, j'ai Manon. Je ne rappelle pas plus qu'avant. Seulement, ça se voit davantage.
Au repas, après l'église, il a fait un petit discours de parrain. Il l'avait écrit sur une fiche bristol qu'il n'a pas regardée une seule fois. Il a dit des choses drôles, sur moi surtout, sur ma façon de ne jamais rien décider, sur l'enveloppe EDF, et tout le monde a ri. Il a dit : "Manon, il faut que tu saches que ton père, quand il était jeune, il voulait être pianiste dans un bar à Londres. Avec une cigarette sur le piano. Il ne savait pas jouer du piano, mais c'était un détail." Tout le monde a ri. J'ai ri aussi. Je ne me souvenais même plus de l'avoir voulu. Lui, si. Il se souvient de tout ce que j'ai voulu, Jérôme. Il en tient le registre. Et puis il s'est tourné vers Manon, qui dormait dans les bras de sa mère, et sa voix a changé. Il a dit : "Toi, je t'appellerai. Pour ton anniversaire, pour Noël, pour rien. Je t'appellerai tout le temps. Parce que ton père, lui, il appelle jamais." Tout le monde a ri encore, parce que c'était une blague. Lui, il ne riait pas. Il a vidé son verre et il s'est assis.
Il a tenu parole. Il a appelé pour son premier anniversaire, en mai. Il a chanté joyeux anniversaire au téléphone, faux, en entier, et j'ai tenu le combiné contre l'oreille de Manon, qui a regardé le téléphone avec beaucoup de méfiance.
Le père de Cédric est mort en mars. Le premier. Le premier de nos parents, à tous, la bande du lycée. On avait trente ans, et jusque-là, la mort, c'était les grands-parents, des gens qui avaient fait la guerre et qui étaient déjà vieux quand on était nés. Le père de Cédric, c'était autre chose. C'était l'homme de la piscine. Celui dont Jérôme avait vu le visage au fond de l'eau en 1992. Un grand type silencieux qui nous déposait au lycée en Renault 18 quand il pleuvait, et qui ne disait jamais rien, sauf, en nous laissant devant la grille, "travaillez bien, les garçons". Le lendemain de la soirée, il avait retrouvé Olivier dans sa baignoire et il n'avait rien dit non plus. Il lui avait fait un café. Un cancer, rapide, trois mois entre le diagnostic et la fin. Les parents de Cédric avaient vendu la maison à la piscine, ils avaient pris leur retraite loin, au bord de la mer.
C'est Jérôme qui m'a appelé, en février, pour me dire que c'était grave. Il a dit : "Appelle Cédric. Ça lui ferait plaisir. Juste deux minutes." J'ai dit que j'allais l'appeler.
Je n'ai pas appelé Cédric.
En mars, Jérôme a rappelé. Un matin, à sept heures, ce qu'il ne faisait jamais. "C'est fini. Enterrement jeudi. On descend avec Arnaud et Olivier, il reste une place dans la voiture." J'ai dit que j'allais voir. J'ai raccroché, assis sur le bord du lit, et j'ai pensé à la Renault 18, au "travaillez bien, les garçons", au café qu'il avait fait à Olivier.
J'ai envoyé un SMS à Cédric. "Je suis tellement désolé. Je pense fort à toi. Je t'embrasse." Trois phrases. Je les ai écrites, effacées, réécrites. Je n'ai pas appelé. Je me suis dit qu'il devait avoir trop de monde au téléphone, qu'il n'avait pas besoin d'un appel de plus. Je ne suis pas allé à l'enterrement. Il y avait six heures de route, Manon qui avait de la fièvre, mon travail. Elle m'a demandé si je voulais y aller. J'ai dit que ce serait compliqué. Elle n'a pas insisté. Elle me regardait d'une drôle de façon.
Ils y sont tous allés, les autres. Jérôme, Olivier, Christophe, Laurent. Arnaud aussi. Surtout Arnaud. C'est lui qui a conduit, six heures aller et six heures retour dans la journée, avec sa femme enceinte du deuxième qui l'appelait toutes les heures, parce que c'est Arnaud, parce qu'il tient ses promesses même quand il n'a rien promis. Celui qui rentrait à minuit. Celui qu'on traite de rabat-joie depuis quinze ans. Il était là. Pas moi.
Cédric a répondu le soir. "Merci mon vieux." Rien d'autre.
Jérôme m'a raconté, après. Chez la mère de Cédric, au retour du cimetière, elle avait sorti la bouteille de poire. La même. Celle de 1992, celle du mariage, qu'ils avaient emportée en déménageant et que personne n'avait jamais finie. Elle en avait servi un fond à chacun, dans des verres à liqueur. Cédric avait dit : "Il savait, pour la poire. Il a toujours su. Il a jamais rien dit." Et ils avaient trinqué, à six, dans la cuisine d'une maison au bord de la mer, avec la bouteille de la plus belle nuit de nos vies. Il y avait un verre de trop sur la table. Le mien.
Jérôme m'a dit : "Cédric a demandé où t'étais." J'ai dit que Manon avait de la fièvre. Il a dit : "Je lui ai dit." Il n'a rien dit d'autre.
De toutes nos histoires, c'est la seule qu'on ne raconte jamais. Elle n'a pas de version embellie. Elle n'a qu'une version.
En juillet, en relisant la liste un soir, j'ai dit à voix haute :
- Le GR20, avec un bébé, faut être réaliste.
Elle était à côté de moi. Elle a dit oui, évidemment. Et puis on a parlé d'autre chose. C'est seulement plus tard, dans le lit, que j'ai entendu le mot. Réaliste. Je ne crois pas l'avoir jamais employé avant, pour moi. Je l'employais pour les autres, pour les gens qui avaient renoncé à quelque chose et qui avaient besoin d'un mot pour que ça fasse moins mal.
Pour la cigarette, je fume sur le balcon maintenant. Seulement le soir, quand Manon dort. Elle sait, elle ne dit rien. Sur la liste, il y a toujours écrit "l'année prochaine".
Un soir de juin, elle a pris le stylo pour barrer sa ligne à elle, "Un enfant (ou deux)". Je lui ai pris la main.
- Ça se barre pas, un enfant.
- C'est fait, pourtant.
- C'est commencé. C'est pas pareil.
Elle a ri, elle a reposé le stylo. Elle a dit que j'étais bizarre avec cette liste, que c'était une liste de courses avec des ambitions. Elle n'avait pas tort. Mais je ne voulais pas que la première chose barrée sur cette feuille, ce soit Manon.
Manon dort. Son souffle a ce petit accroc, à la fin de chaque expiration, qu'elle a depuis sa naissance et dont le pédiatre dit que ce n'est rien. Je la recouche sans la réveiller, c'est une technique, il faut la poser le dos d'abord, et retirer la main sous la nuque en dernier, très lentement, comme on retire une carte d'un château de cartes.
Je reste un moment au-dessus du lit, dans le noir. Je la regarde respirer. Je pense à toutes les nuits où je vais faire ça, poser une main sous une nuque, la retirer lentement. Des centaines. Et je pense qu'un jour, sans que je le sache, ce sera la dernière fois. Qu'elle sera trop grande, qu'elle ne m'appellera plus la nuit, et que je ne m'en rendrai même pas compte. On ne sait jamais que c'est la dernière fois. C'est ce qui permet de continuer.
Je reviens dans la cuisine. Je bois un verre d'eau debout devant le frigo. La carte du Fuji, la photo de l'échographie, le calendrier des vaccins, la liste. Une cuisine où tout le monde est en train de vivre quelque chose.
J'ai le portable dans la poche de mon pyjama. Je le sors. Je fais défiler les noms jusqu'au sien. Jérôme. Il est trois heures dix. J'ai envie de lui dire que Manon s'endort sur la Gnossienne. Qu'il avait tort, que ce n'est pas un morceau triste. Qu'il me manque, un peu, depuis qu'ils ont la maison et qu'il appelle une fois par mois.
Il dort. Évidemment, il dort. On n'appelle pas les gens à trois heures du matin pour leur dire qu'ils vous manquent un peu. Je range le portable.
Un autre été passe. Je ne l'ai pas vu passer, et je me dis que c'est normal, que c'est exactement ça, avoir un enfant : on ne regarde plus les étés, on regarde quelqu'un grandir dedans.