Un autre été passe

1. Vingt-cinq ans

Un autre été passe.

Je m'en rends compte parce que la boulangerie d'en bas a rouvert. Pendant trois semaines il a fallu marcher jusqu'à la place pour avoir du pain, et ce matin le rideau était levé, la vendeuse avait bronzé, et elle m'a rendu la monnaie sur cinquante francs en disant que ça allait reprendre, maintenant. Elle parlait de la rentrée. Elle avait l'air contente.

Moi aussi, je crois. À vingt-cinq ans, la fin de l'été n'est pas une fin, c'est un changement d'horaires.

L'appartement fait trente-deux mètres carrés, dont une cuisine où l'on tient à deux à condition que l'un des deux reste assis. Le frigo est un modèle de table qui ronronne et m'arrive à la hanche. Le propriétaire l'a laissé avec le bail, une étiquette de garantie de 1987 encore collée sur le flanc. Il n'y a rien dessus, à part un aimant en forme de tour Eiffel que quelqu'un m'a offert pour rire et qui ne tient rien.

À dix-neuf heures, le téléphone sonne. Le fixe, le gris, posé sur le plan de travail à côté d'un pot de stylos. Je sais qui c'est avant de décrocher. Personne d'autre n'appelle à dix-neuf heures pile, comme si c'était un rendez-vous fixé par quelqu'un d'autre.

- Je passe ce soir. J'apporte un truc.

- Quel truc ?

- Tu verras.

Il raccroche. Jérôme raccroche toujours avant qu'on ait dit au revoir, il dit que c'est une perte de temps, que de toute façon on se reverra.

On se connaît depuis la seconde. Il s'était assis à côté de moi le premier jour parce que c'était la seule place libre, au fond, près du radiateur qui claquait. Le premier soir, il avait appelé chez mes parents, sous un prétexte, un exercice de maths qu'il avait parfaitement compris. Ma mère avait mis la main sur le combiné et m'avait dit : "C'est un garçon, un certain Jérôme." Pendant trois ans, elle a dit "c'est encore ton copain Jérôme", puis seulement "c'est Jérôme", puis plus rien, elle me tendait le combiné sans un mot. Ça fait dix ans. Dix ans qu'il appelle. Je ne crois pas l'avoir appelé, moi, plus d'une dizaine de fois. Je n'ai jamais eu besoin. Le téléphone sonnait avant.

Jérôme arrive vers vingt heures avec un pack de Kronenbourg et deux paires de lunettes d'éclipse en carton, qu'il pose sur la table comme des trophées.

- Retrouvées dans ma bagnole. On les garde.

- Pour quoi faire ?

- La prochaine.

Il y a quinze jours, on était sur le toit de son immeuble avec la moitié des voisins. On n'était pas dans la bande de totalité, il aurait fallu monter plus au nord, on en avait parlé, on ne l'avait pas fait. Alors on a eu la version du pauvre : pas la nuit, mais une lumière bizarre, froide, comme une photo mal développée. Les ombres étaient devenues nettes comme des découpages. Une femme, deux balcons plus bas, s'est mise à pleurer sans raison apparente. Puis le soleil est revenu en entier et tout le monde a applaudi, comme si quelqu'un avait réussi quelque chose.

Je me souviens surtout de Jérôme ce jour-là. Il avait prêté ses lunettes à un gamin du troisième qui n'en avait pas, et il regardait le gamin regarder le ciel, plutôt que le ciel. Quand la lumière a baissé, il m'a attrapé l'épaule sans s'en rendre compte, et il a répété "t'as vu ? t'as vu ?" à voix basse, comme si j'étais en train de rater quelque chose alors que j'étais juste à côté de lui, à regarder la même chose. Il a gardé la main sur mon épaule jusqu'à ce que le soleil revienne. Après, il a fait comme si de rien n'était.

- On aurait dû monter, dit Jérôme.

Il le dit depuis quinze jours.

- La prochaine pas trop loin, c'est quand ?

- J'ai regardé. Le 12 août 2026. Dans le nord de l'Espagne.

- En 2026.

- On aura cinquante-deux ans.

- C'est vieux.

- C'est pas vieux. C'est pas jeune.

Il ouvre deux bières sur le bord de la table, ce que je lui ai demandé cent fois de ne pas faire, et il y a maintenant une rangée de petites entailles dans le formica, comme les traits qu'on fait au mur pour compter les jours.

On boit en parlant de la soirée de Cédric. On en parle chaque fois qu'on boit, et on boit chaque fois qu'on en parle. Juin 1992, les dix-huit ans de Cédric, la maison de ses parents partis en week-end, la piscine. On était sept. On avait bu tout ce qu'il y avait dans la maison, y compris une bouteille de liqueur de poire qui datait d'un mariage, et Olivier avait fini endormi dans la baignoire, tout habillé, avec ses chaussures. Jérôme avait plongé dans la piscine en jean à trois heures du matin, pour prouver qu'il pouvait la traverser sans respirer, et il l'avait traversée, et il était ressorti en disant qu'il avait vu Dieu au fond, et que Dieu avait la tête du père de Cédric. Christophe était arrivé avec une fille et reparti avec une autre, ce qui était une performance même pour lui. Christophe avait une copine différente à chaque soirée, depuis la seconde, et il arrivait toujours avec la même phrase : "Je vous présente", suivie d'un prénom qu'on avait oublié avant la fin de la soirée. On ne les retenait plus. On les numérotait. Moi, j'avais embrassé une fille dans le garage, dans le noir, en croyant que c'était Delphine. Ce n'était pas Delphine.

Chaque fois qu'on la raconte, la piscine est un peu plus profonde, la bouteille de poire un peu plus vieille, et Jérôme reste un peu plus longtemps sous l'eau. Ce soir, d'après lui, il a fait deux longueurs. La première fois qu'il l'a racontée, c'était une demie.

Arnaud n'était pas resté jusqu'au bout. Il était rentré à minuit, en vélo, parce qu'il avait promis à sa mère. Il avait dix-huit ans et il tenait déjà ses promesses. On le lui reproche encore. Chaque fois qu'on se voit tous, quelqu'un finit par dire : "Arnaud, lui, était rentré à minuit." Et Arnaud lève les yeux au ciel, et il boit son verre d'eau.

Delphine, c'était la fille de terminale. Les cheveux courts, une veste en jean trop grande, un rire qu'on entendait depuis l'autre bout de la cour. Elle est partie faire ses études loin, en septembre 1993, et elle m'a écrit trois lettres. J'ai répondu à la première. Pas aux deux autres. Je ne sais plus pourquoi. Je me disais que j'allais répondre, que j'attendais d'avoir quelque chose d'intéressant à raconter, et puis il était trop tard pour répondre sans s'excuser, et puis il était trop tard tout court. Jérôme dit que c'est la plus grosse connerie de ma vie. Il le dit avec une sorte de fierté, comme s'il en était le gardien officiel. Dans sa version, Delphine m'a écrit dix lettres, toutes parfumées, et elle pleurait en les écrivant.

- Trois, je dis.

- Dix. J'étais là.

- T'étais pas là. C'est moi qui recevais le courrier.

- J'étais là en esprit.

C'est lui qui a l'idée de la liste. Il dit qu'après l'éclipse, il a eu l'impression que le monde pouvait s'éteindre en plein midi, et qu'on avait intérêt à se bouger. Il dit ça en mangeant des chips, donc c'est difficile de savoir à quel point il est sérieux. Il retourne une enveloppe EDF, prend le stylo à côté du téléphone et écrit en haut, en majuscules : À FAIRE.

- Le Japon, dit-il. À deux.

Il écrit "Japon". Puis il me tend le stylo.

J'allais écrire "piano". Au printemps, à une soirée chez des gens que je ne connaissais pas, une fille s'est assise devant un piano désaccordé et a joué un morceau lent, bizarre, qui n'avait pas l'air d'aller nulle part et qui y allait quand même. Tout le monde s'est tu, comme sur le toit. J'ai demandé ce que c'était. Satie, la Gnossienne numéro un. Je ne savais même pas qu'il y en avait plusieurs. J'écris "apprendre la Gnossienne". C'est plus précis que "piano". C'est plus faisable.

La liste s'allonge pendant deux heures et quatre bières. Le GR20. L'italien. Une vraie voiture, pour Jérôme, qui roule dans une 205 dont le plancher laisse voir la route. Arrêter de fumer, pour moi, l'année prochaine. Un concert à Londres. "Monter un truc", sans qu'on sache quoi, mais on est d'accord sur le principe.

Pour chaque ligne, on se dispute un peu. Le GR20, Jérôme dit que je ne tiendrai pas deux jours avec mes chaussures. Je dis que lui ne tiendra pas deux heures sans parler. Il rit. Jérôme rit avec tout le corps, il se penche en arrière sur sa chaise jusqu'à ce que les pieds de devant décollent, et à chaque fois je pense qu'il va tomber, et il ne tombe jamais. L'italien, c'est pour une fille qu'il a croisée en juillet, qui était italienne, qu'il ne reverra jamais, mais il dit que ce n'est pas la question. Le concert à Londres, on ne sait pas encore lequel. On dit qu'on verra. On a le temps de voir.

À la fin, Jérôme reprend le stylo et ajoute deux lignes. La première : "Éclipse Espagne 2026 (cette fois on y va)". La seconde : "Rappeler Jérôme".

- C'est quoi, ça ?

- C'est toujours moi qui appelle. Toujours. Depuis le lycée. Tu t'en rends même pas compte.

- On se voit trois fois par semaine.

- Parce que j'appelle.

Il a raison et je ne réponds rien. Il plie l'enveloppe en deux, la déplie, et la colle sur le frigo avec l'aimant tour Eiffel, qui pour la première fois tient quelque chose.

Puis il sort un ticket de caisse de sa poche, un long ticket de supermarché, et il recopie la liste au dos, en tout petit, en serrant les lignes. Tout, dans l'ordre. Sauf la dernière.

- Tu recopies pas la tienne ?

- "Rappeler Jérôme" ? Non. Celle-là, c'est la tienne.

Il plie le ticket en quatre et le glisse dans son portefeuille, derrière son permis.

- Tu vas le perdre.

- Je perds jamais rien.

C'est vrai. Il a encore son ticket de cinéma de notre première séance ensemble, en seconde, quelque part dans une boîte à chaussures. Il me l'a montré une fois. Je ne me souvenais même plus du film.

Il part vers une heure. Il oublie une des deux paires de lunettes sur la table. Je la range dans le tiroir à couverts, en me disant que je la lui rendrai. J'entends la 205 démarrer au troisième essai dans la rue, puis plus rien. Je reste un moment dans la cuisine avec la lumière du néon et la liste à hauteur de hanche. Rien n'est barré, évidemment. On l'a écrite il y a quatre heures.

Je pourrais l'appeler demain, pour lui dire que c'était bien, ce soir. Que c'était une bonne idée, la liste. Je ne le ferai pas. Ce n'est pas utile. Il appellera, lui, dans deux jours, à dix-neuf heures, et il dira "je passe ce soir", et je dirai "d'accord".

Dehors il fait encore chaud, mais c'est une chaleur fatiguée, qui ne monte plus du trottoir comme en juillet. Un autre été passe. Il y en aura d'autres. Il y en aura tellement que je ne sais pas encore quoi en faire.