5. Trente-cinq ans
Un autre été passe.
On est rentrés hier de chez ses parents. Trois semaines. La voiture est encore à moitié pleine dans le parking, avec le siège auto de Nathan, le sable dans les tapis et le sac de linge sale qu'on a oublié dans le coffre et qui va sentir demain. Je le descendrai demain.
Sur le frigo, sous la tour Eiffel, il y a une feuille nouvelle. Ce n'est pas ma liste. C'est la liste des fournitures de Manon, qui rentre en grande section : une boîte de mouchoirs, un tablier marqué au nom de l'enfant, un gobelet en plastique, deux photos d'identité, une paire de chaussons. Elle l'a mise là ce matin, par-dessus ma feuille, parce que c'est là qu'on met les choses importantes. Elle cache la moitié du bas. On ne voit plus que le haut de ma liste : Japon, la Gnossienne, le GR20, l'italien, une vraie voiture. Le reste est sous les chaussons et le gobelet.
Je ne la déplace pas. C'est la liste de Manon, elle a la priorité. C'est seulement un peu étrange de voir sa propre liste à moitié recouverte par celle de sa fille.
Nathan a deux ans. Il dit "papa" pour dire papa, mais aussi pour dire "encore", "regarde", "non" et "j'ai peur". Il faut deviner. Elle devine mieux que moi.
Elle dort. Il est vingt-deux heures. Depuis quelque temps, elle se couche en même temps que les enfants, ou presque, et moi je reste dans la cuisine. On ne s'est pas disputés. On ne se dispute jamais, d'ailleurs. On se parle beaucoup : de la nounou de Nathan qui part en janvier, de la mutuelle, de la chaudière qui fait un bruit, de qui emmène Manon à la danse le mercredi. On se parle comme deux personnes qui gèrent bien une petite entreprise. On la gère très bien.
Avant, elle me laissait des mots. Des petits papiers jaunes, collés sur le miroir de la salle de bains, sur l'écran de mon ordinateur, dans la poche de ma veste. "Pense à moi à 11h." "T'as oublié ton sourire sur l'oreiller." Des bêtises. Je les gardais. J'en ai une boîte, quelque part. Je ne sais pas quand elle a arrêté. Il n'y a pas eu de dernier mot. Il y a eu un mot, et puis plus de mots, et je n'ai pas remarqué le moment où l'un est devenu l'autre.
Je n'en ai jamais laissé, moi. Je n'y ai jamais pensé. C'est elle qui y pensait.
Ce soir, avant de monter, elle s'est arrêtée devant le frigo. Elle a regardé la feuille des fournitures, puis elle a soulevé un coin pour voir ce qu'il y avait dessous.
- Tu la regardes encore, ta liste ?
- Des fois.
- Moi je l'ai complètement oubliée. Je sais même plus ce que j'ai mis.
- Venise. Nager le crawl. Un enfant, ou deux.
Je l'ai dit sans réfléchir, d'un trait, et elle m'a regardé avec une drôle d'expression, comme si je venais de réciter son numéro de sécurité sociale.
- Tu sais ça par cœur ?
- Je la vois tous les jours.
- Moi aussi je la vois tous les jours.
Elle a laissé retomber le coin de la feuille. Elle a dit qu'on devrait aller à Venise, tous les deux, sans les enfants, que sa mère les prendrait un week-end. J'ai dit qu'on devrait. Elle a dit oui. Et puis elle est montée, et personne n'a proposé de date.
Je suis resté devant le frigo. J'aurais pu monter derrière elle. J'aurais pu dire : le premier week-end d'octobre. J'aurais pu prendre le téléphone, là, tout de suite, appeler sa mère, réserver un train. Elle n'attendait que ça, peut-être. Une date. Une seule date, pour une seule fois, qui vienne de moi.
Je me suis fait un café. À vingt-deux heures. Je ne sais pas pourquoi.
J'ai un téléphone avec un écran maintenant, pour le travail. Elle a un iPhone. Elle fait beaucoup de photos des enfants, des centaines, qu'elle ne fait plus développer. Elles sont dans le téléphone, puis dans l'ordinateur, puis quelque part. On les regardera plus tard. Sur le frigo, la photo de l'échographie de Manon a pâli au soleil. Celle de Nathan n'y est pas. Je ne sais plus où elle est.
Jérôme habite loin, depuis l'an dernier. Une mutation, une ville où je ne suis jamais allé, une maison avec un jardin pour leurs deux garçons. Il a appelé en juin, pour mes trente-cinq ans. On a parlé vingt minutes, de nos enfants surtout, de leurs nuits, de leurs maladies, de l'école, comme deux pères qui comparent leurs voitures. Il a parlé de la soirée de Cédric, bien sûr. Il l'avait racontée à ses garçons, qui ont quatre et deux ans, et qui n'avaient rien compris, sauf qu'un monsieur avait dormi dans une baignoire avec ses chaussures, ce qui les avait fait hurler de rire. Il a dit : "Tu te souviens, quand t'étais jeune, tu voulais monter un groupe ? Tu voulais l'appeler Les Entailles." J'avais oublié. J'avais complètement oublié. Il a dit qu'il avait encore la cassette de notre unique répétition, dans une boîte, à la cave, avec le ticket de cinéma et l'eau de l'an 2000. Il a dit que c'était affreux, la cassette, qu'on chantait comme des chèvres, et qu'il l'écoutait parfois. À la fin, il a dit : "Et le Japon ?" Comme une blague. J'ai ri. Il a dit : "Rappelle-moi un de ces jours, pour changer." J'ai dit oui.
Il a donné des nouvelles de la bande. Cédric, qui appelle sa mère tous les soirs à vingt heures depuis quatre ans, depuis la mort de son père. Tous les soirs. Olivier, qui a divorcé. Arnaud, trois enfants, président d'un club de foot de gamins, évidemment. Et Laurent. Laurent ne répond plus. Depuis deux ans. Son numéro sonne dans le vide, puis un jour il n'a plus sonné du tout. Il a changé de travail, de ville, peut-être de vie, personne ne sait. Jérôme a essayé ses parents, qui ont déménagé aussi. Il a dit : "Il a disparu, quoi. Comme ça. On était sept, on est six." Il a dit ça d'un ton léger, mais il a laissé un silence après, au téléphone, un long silence, comme une place vide dans une voiture.
La bande s'est coupée en deux, sans que personne le décide. Il y a ceux qui sont restés ici, et ceux qui sont partis. Ici, il reste Arnaud, Olivier et moi. Là-bas, il y a Jérôme, depuis sa mutation, et Christophe, qui a suivi Sandrine dans la même région, à quarante minutes de chez lui, et Cédric, qui s'est installé près de sa mère, au bord de la mer, après la mort de son père. Trois et trois. Et Laurent nulle part.
Ceux de là-bas se voient. Je l'apprends par morceaux, au téléphone, par Jérôme. Un barbecue chez Christophe. Un week-end chez Cédric, au bord de la mer. "On a parlé de toi", il dit. Je ne sais jamais si c'est pour me faire plaisir ou pour me faire comprendre quelque chose. Ils ont refait leur bande, là-bas, avec leurs enfants qui jouent ensemble et leurs femmes qui s'appellent entre elles. Une bande neuve, avec les mêmes histoires.
Nous, ici, on se voit aussi. Arnaud, Olivier et moi. Un jeudi par mois, dans un bar près de la gare, une bière chacun, rarement deux. C'est Arnaud qui envoie le texto, chaque fois, la veille : "Demain 19h ?" Je réponds "ok". Olivier répond "ok". On n'a jamais raté un jeudi depuis un an. Ce n'est jamais moi qui l'envoie. Je ne crois pas qu'Arnaud l'ait remarqué. Ou alors il l'a remarqué il y a longtemps, et il a décidé que ce n'était pas grave.
On parle de ceux de là-bas. De ce qu'ils font, de ce qu'on sait d'eux. On parle d'eux comme on parle d'un pays où on est allé une fois, et où on se promet de retourner.
Je pense souvent à le rappeler. Le soir, dans la cuisine, à cette heure-ci justement. Puis je regarde l'heure et je me dis qu'il est tard, qu'ils ont des enfants, qu'il dort. C'est vrai qu'il est tard. C'est vrai qu'ils ont des enfants.
Et puis maintenant, c'est devenu difficile. Plus le temps passe, plus il faudrait dire quelque chose. S'excuser pour les appels jamais rendus, pour l'enterrement du père de Cédric, pour tout ce qui s'est accumulé. Expliquer pourquoi je n'appelle pas, alors qu'il n'y a pas d'explication. Alors je n'appelle pas, parce que l'appel est devenu trop lourd, et chaque semaine qui passe le rend plus lourd encore.
J'ai trente-cinq ans. On dit que c'est le milieu. Je ne sais pas de quoi. De la vie, j'imagine, si tout se passe bien. Ça ne me fait rien de particulier. Je me sens exactement comme à trente ans, et à trente ans je me sentais exactement comme à vingt-cinq, avec des enfants en plus.
Au-dessus, Nathan appelle. "Papa." Je ne sais pas si c'est "encore", "regarde", "non" ou "j'ai peur". Je monte. Je le saurai en arrivant.
C'était "j'ai peur". Il y avait une ombre sur le mur, celle du portemanteau, qui ressemblait à un monsieur. Je l'ai déplacé. Je suis resté assis par terre à côté de son lit jusqu'à ce qu'il dorme, sa main autour de mon pouce. Il serre fort, Nathan, pour un enfant de deux ans. Il serre comme quelqu'un qui a peur qu'on parte.
Quand je redescends, la cuisine est telle que je l'ai laissée. Le frigo, la feuille des chaussons et du gobelet, et dessous, à moitié cachée, ma liste à moi, avec ses deux écritures. On ne voit plus celle qui penche.
Un autre été passe. On a très bien géré celui-là. On ira à Venise l'année prochaine.