Un autre été passe

6. Quarante ans

Un autre été passe.

Les enfants sont arrivés dimanche soir. Elle les a déposés en bas, elle n'est pas montée, elle ne monte jamais. On s'est fait un signe de la main à travers le pare-brise, le signe qu'on se fait maintenant, poli, presque chaleureux, celui de deux personnes qui ont été dans la même classe et qui se recroisent à la sortie de l'école de leurs enfants. Ce que nous sommes, d'une certaine manière.

Je reste à la fenêtre jusqu'à ce que la voiture tourne au coin de la rue. Je fais ça chaque fois. Je ne sais pas ce que j'attends. Qu'elle lève les yeux, peut-être. Elle ne lève jamais les yeux. Elle a raison. Il n'y a rien à voir là-haut, juste un type de quarante ans derrière une fenêtre, avec deux sacs d'enfants à ses pieds.

En août, ils étaient avec elle. La dernière semaine, c'est moi. C'est moi qui fais la rentrée, cette année. On alterne. On alterne tout, très bien, avec un tableau partagé sur l'ordinateur où chaque semaine a une couleur. Je suis en vert.

L'appartement fait cinquante-trois mètres carrés. Deux chambres : la mienne, et celle des enfants, avec des lits superposés. Manon a dix ans et dort en haut, elle l'a décidé le premier soir, il n'y a pas eu de discussion. Nathan a sept ans et dit qu'il préfère en bas, de toute façon, parce que s'il y a un tremblement de terre c'est mieux. Il a vu un documentaire.

Les lits superposés, c'est Jérôme qui les a montés. Il est venu le week-end après le déménagement, il y a deux ans. Je ne lui avais rien demandé. Je ne lui avais même pas vraiment dit. Il l'a appris par un des anciens du lycée, je crois, ou par Virginie, qui l'avait appris par quelqu'un d'autre. Un samedi matin, il a sonné, avec une caisse à outils et deux croissants dans un sachet. Trois heures de route. Il a dit : "Je passais dans le coin." Il n'habite dans aucun coin qui passe par ici.

Il a monté les lits sans notice, en jurant contre les vis, et il a fixé au mur une étagère pour les livres de Manon. Il a vidé deux cartons de vaisselle. Il n'a pas posé une seule question sur le divorce. À midi, on a bu une bière chacun, assis sur des cartons, et il a refusé la deuxième parce qu'il reprenait la route. "Je suis devenu Arnaud", il a dit, et on a ri, et il a raconté la soirée de Cédric, pour la centième fois, et j'ai ri comme la première fois. Il en était à quatre longueurs. Il a dit : "Tu te souviens, quand t'étais jeune, tu voulais jamais te marier ? Tu disais que tu voulais vivre seul dans un phare." J'ai dit qu'il avait gagné, que j'avais le phare maintenant. Il a regardé l'appartement, les cartons, le matelas par terre, et il n'a pas ri. Il a juste dit, en partant, devant la porte, la caisse à outils à la main : "T'es pas obligé d'aller bien tout de suite, tu sais." Puis il a dit : "Appelle, si t'as besoin." Puis il a ri et il a dit : "Non, je sais. Je t'appellerai."

Je ne suis jamais allé chez lui. En vingt-cinq ans, je ne suis jamais allé dans sa maison au jardin. Lui, il est venu monter mes lits.

Ça fait deux ans que j'habite ici. Il reste trois cartons dans l'entrée, empilés contre le mur, avec écrit dessus "DIVERS" au feutre. Je ne sais plus ce qu'il y a dedans. Je ne les ouvre pas. Si j'en avais besoin, je le saurais.

Ce que j'ai déballé en premier, le premier soir, avant les draps, avant les assiettes, c'est la liste. Je l'ai décollée du grand frigo blanc, pliée en quatre, glissée dans mon portefeuille, et elle a fait le trajet comme ça, contre ma carte d'identité. Ici, je l'ai collée sur le nouveau frigo, un frigo d'occasion, plus petit, avec l'aimant tour Eiffel. L'aimant a fait le trajet aussi. C'est à peu près tout ce qui est venu de là-bas sans discussion.

Le premier soir, justement. Les enfants étaient chez elle. Je n'avais pas encore de rideaux, et la lumière du lampadaire entrait dans la chambre, orange, sur le matelas posé par terre. Il n'y avait aucun bruit. Pas de respiration dans la chambre d'à côté, pas de télévision en bas, pas d'eau qui coule. Je me suis rendu compte que je n'avais pas dormi seul depuis dix ans. J'ai passé la nuit à écouter le frigo. C'est un bruit, un frigo. C'est presque une présence.

La table en formica aussi, à vrai dire, mais elle ne compte pas : personne d'autre n'en voulait. Elle était à la cave depuis des années. Je l'ai remontée. Les entailles de Jérôme sont toujours là, au bord, alignées.

Sur la liste, il y a toujours ses lignes à elle, avec son écriture qui penche. Venise. Nager le crawl. Un enfant (ou deux). Je ne les ai pas rayées. Ce ne sont pas les miennes, je n'ai aucune raison de les faire, et aucune raison de les rayer non plus. On ne raye pas ce qu'un autre a écrit.

Je ne suis jamais allé à Venise. Elle y est allée, l'année dernière. Avec quelqu'un. Les enfants me l'ont dit, sans penser à mal, Nathan surtout, qui a ramené un petit masque en plastique doré, et qui l'a porté toute une soirée ici, à table, en mangeant ses pâtes à travers le trou de la bouche. J'ai ri avec lui. J'ai trouvé ça très drôle, le masque, les pâtes. Le soir, quand il dormait, je suis resté un long moment devant le frigo à regarder le mot "Venise", de son écriture à elle, qui penche.

Ce matin, Manon a lu la liste en mangeant ses céréales. Elle lit tout, en ce moment, les paquets, les affiches, les notices de médicaments.

- C'est maman qui a écrit ça ?

- Oui.

- "Un enfant ou deux". C'est nous ?

- C'est vous.

- Pourquoi tu l'as pas barré ?

- Ça se barre pas.

Elle a réfléchi, la cuillère en l'air, avec cette façon qu'elle a de froncer un seul sourcil.

- Moi je trouve que si. On est là.

Nathan a dit qu'il voulait barrer lui-même. J'ai dit non. Il a dit que c'était injuste. On est passés à autre chose, les chaussures, le cartable, la trousse qu'on ne trouvait pas et qui était dans le cartable.

On m'a demandé plusieurs fois, au travail, si j'allais m'acheter une moto, pour mes quarante ans. Comme si c'était un rendez-vous, une étape du parcours. Je n'ai pas acheté de moto. Je n'ai pas eu de crise. Je n'ai rien eu. Mes quarante ans sont passés comme un mardi. Jérôme a appelé, ce jour-là. On a parlé une heure, la plus longue conversation depuis des années. Il a dit qu'on ferait le Japon pour nos cinquante ans, qu'il connaissait maintenant, qu'il me montrerait. J'ai dit oui. Je l'ai pensé, sur le moment.

Il m'a demandé de lui lire la liste. Toute. Au téléphone. Je me suis levé, je suis allé devant le frigo, et je l'ai lue, à voix haute, ligne par ligne, dans la cuisine vide. Il écoutait. À chaque ligne, il disait "ah oui" ou "celle-là je l'avais oubliée". Quand je suis arrivé à la dernière, il a dit, très vite : "Celle-là, tu peux la sauter." J'ai dit : "Rappeler Jérôme." Il a ri. Il a dit : "Ben tiens. T'as vu l'heure ? C'est encore moi qui appelle." C'était mon anniversaire. C'était normal que ce soit lui. Mais j'ai compris ce qu'il voulait dire.

Les jeudis continuent. Arnaud, Olivier et moi, le bar près de la gare, la bière unique. Arnaud envoie toujours le texto la veille. Le bar a changé trois fois de nom, mais pas de serveur. Il nous voit arriver et il pose trois demis sur le comptoir sans qu'on demande. Quand Olivier a divorcé, puis quand j'ai divorcé, on a parlé deux jeudis de suite. Pas plus. On est des types qui parlent deux jeudis, pas trois. C'est peu. C'est déjà beaucoup. Je ne sais pas ce que je serais devenu sans les jeudis d'Arnaud.

En juillet, Olivier s'est remarié. Une salle des fêtes à la campagne, des guirlandes lumineuses, un DJ trop jeune, une femme qui le regardait comme si elle n'en revenait pas de sa chance. On était tous là. Tous ceux qui restaient. Cédric, Christophe, Arnaud, Jérôme et Virginie, moi. Christophe est venu avec sa femme. La même depuis six ans. Sandrine, la grande brune de ma crémaillère, la vingt et unième, ou vingt-troisième selon les comptes. Celle qu'on n'était pas sûrs de revoir. Elle s'est assise à côté de lui, elle a posé la main sur sa nuque, et Jérôme a dit : "Je vous présente Sandrine", avec la voix de Christophe à dix-sept ans. Elle a ri plus fort que tout le monde. Elle connaît le numéro. Elle dit qu'elle est la dernière, et que ça lui va très bien. Olivier nous avait mis à la même table, une table ronde près de la piste, avec un petit carton écrit à la main : "Les anciens". Il y avait sept chaises. Personne n'a enlevé la septième. Personne ne s'est assis dessus non plus.

C'était la première fois qu'on se retrouvait tous depuis l'enterrement du père de Cédric. Neuf ans. Les deux moitiés de la bande, réunies autour d'une table ronde. Ceux d'ici et ceux de là-bas. Au début, on s'est parlé un peu comme des cousins, avec des politesses. Ceux de là-bas avaient leurs blagues à eux, des histoires qu'on ne connaissait pas, des prénoms d'enfants qu'on confondait. Nous, on avait nos jeudis. Il a fallu une heure, et la soirée de la piscine, pour que les deux moitiés se recollent. Je n'y étais pas, à l'enterrement. Personne ne l'a mentionné. Cédric m'a pris dans ses bras en arrivant et il m'a tapé dans le dos, très fort, plusieurs fois, et il n'a rien dit. C'était pire que s'il avait dit quelque chose.

Évidemment, au dessert, on a raconté la soirée de la piscine. La femme d'Olivier ne la connaissait pas. On l'a racontée à six voix, en se coupant la parole, en se corrigeant, en ajoutant des détails qui n'avaient jamais existé. Jérôme a fait quatre longueurs et demie. Olivier a juré que la baignoire était pleine d'eau froide, ce qui n'a jamais été le cas. Cédric a dit que la bouteille de poire était dans le buffet de sa mère, et qu'on la finirait ensemble, un jour. Et Christophe a dit : "C'était l'idée de Laurent, la piscine." Il y a eu un silence. On a tous regardé la septième chaise. Puis Jérôme a levé son verre et il a dit : "À Laurent. Où qu'il soit. S'il a faim, qu'il mange, s'il a soif, qu'il boive, et s'il nous lit, qu'il appelle." On a ri. On a bu. Pas beaucoup.

Parce qu'on ne boit plus beaucoup. C'est devenu la blague de la soirée. Christophe conduisait. Cédric avait un traitement pour la tension. Arnaud a tenu sa flûte de champagne toute la nuit sans la finir, comme un accessoire, et quand quelqu'un a dit "Arnaud, lui, était rentré à minuit", il a répondu : "Et à quarante ans, c'est moi qui conduis vos femmes à la maison." Il avait raison. Vers deux heures, il a ramené Virginie et la femme de Christophe à l'hôtel, et il est revenu nous chercher. Arnaud. Le rabat-joie. Le seul sur qui on peut toujours compter.

Olivier a fait un discours. Il a remercié sa femme, ses enfants, ses parents. Et puis il s'est tourné vers notre table. Il a dit : "Et merci à ceux qui sont là depuis la seconde. Ceux qui sont venus pour la première fois, et pour la deuxième. Vous savez que je vous aime, les gars. On se le dit jamais. Je vous le dis ce soir parce que j'ai bu deux coupes et que demain j'oserai plus." Tout le monde a applaudi. Jérôme pleurait. Il pleure aux mariages, Jérôme, il pleure à tous les mariages, il dit que c'est les violons. Il n'y avait pas de violons.

Vers trois heures, on s'est retrouvés tous les deux dehors, assis sur le muret du parking, à fumer. Je fumais encore. Lui avait arrêté depuis longtemps, il m'a pris une cigarette "pour l'occasion". On regardait les guirlandes à travers les fenêtres, et les gens qui dansaient mal, et Virginie qui était revenue et qui dansait avec Olivier, avec son temps de retard sur la musique.

- Tu te souviens, quand t'étais jeune, tu disais que tu te marierais jamais ? dit Jérôme.

- Je m'en souviens.

- Et tu te souviens qu'au lycée, tu disais que tu voulais vivre comme Satie, seul dans une chambre avec des parapluies ?

- Je disais pas ça.

- Si. Tu le disais. T'avais lu un truc sur lui. Il avait des dizaines de parapluies, il en ouvrait jamais aucun. Tu trouvais ça génial.

Je ne m'en souvenais pas du tout. Il a tiré sur sa cigarette, mal, en toussant, comme quelqu'un qui a perdu l'habitude.

- Ce qui m'emmerde, avec toi, c'est que t'as toujours eu peur de vouloir des trucs. T'as peur que si tu les fais, ce soit fini.

Je n'ai rien répondu. Il a écrasé la cigarette sur le muret. Il a dit : "Allez, viens danser, ma femme va encore danser avec n'importe qui." On est rentrés. J'ai dansé avec Virginie, puis avec la femme d'Olivier, puis tout seul, au milieu de la piste, à trois heures et demie du matin, sur une chanson que tout le monde connaissait sauf moi, et je crois que j'étais heureux.

En partant, au petit matin, on s'est tous promis de se revoir plus souvent. Pas seulement aux mariages et aux enterrements. On a dit : "Cette fois, on le fait vraiment." On a créé un mail groupé pour organiser un week-end. Le mail a eu trois réponses. Le week-end n'a jamais eu lieu.

Il y a un clavier dans le salon. Un Yamaha numérique, soixante et une touches, acheté en janvier pour Manon, qui voulait faire du piano. Elle prend des cours chez sa mère, le mercredi, et ici elle joue les morceaux de son cahier quand elle y pense, c'est-à-dire rarement.

Les semaines où ils ne sont pas là, je joue, moi. Le soir, avec le casque, pour ne pas déranger les voisins. Il y a des vidéos sur internet qui montrent les doigts sur les touches, en gros plan, au ralenti, et on fait ce que font les doigts. Ça m'a pris tout l'hiver. Je sais maintenant jouer la première page de la Gnossienne numéro un. La première page seulement. Avec deux fausses notes, toujours au même endroit, comme un trottoir qu'on se cogne dans le noir.

Je n'ai pas barré la ligne. Il reste la deuxième page. J'ai juste ajouté à côté, au crayon, tout petit : "(page 2)".

Ce soir, les enfants dorment. Manon en haut, Nathan en bas, prêt pour le tremblement de terre. Demain, c'est la rentrée. Les cartables sont près de la porte, à côté des trois cartons "DIVERS". Je mets le casque et je joue la première page, très doucement, même avec le casque. Je me trompe aux deux endroits habituels. Je recommence. Je me trompe encore.

Je retire le casque. J'entends les enfants respirer dans la chambre, par la porte entrouverte. Deux souffles, un en haut, un en bas. Manon a toujours son petit accroc, à la fin de chaque expiration. Le pédiatre avait raison, ce n'était rien. C'est juste sa façon à elle de respirer. Une semaine sur deux, je l'entends. L'autre semaine, je ne l'entends pas, et je ne m'habitue pas.

Un autre été passe. Dans cette cuisine, avec cette table et cette liste, j'ai l'impression d'avoir déménagé sans être parti. Mais les enfants sont là, cette semaine, et il y a un clavier dans le salon. Quarante ans. On m'a dit que c'était un cap. Je n'ai pas vu de cap. J'ai vu un mardi.