3. Vingt-huit ans
Un autre été passe.
Cette fois je le sais aux cartons. Ils sont vides, aplatis contre le mur du couloir, il en reste une vingtaine, et elle dit qu'il faut les descendre avant la rentrée parce qu'après on ne le fera plus. Elle a raison. Elle a presque toujours raison sur ce genre de chose : l'ordre dans lequel il faut faire les choses, et lesquelles se feront.
On a emménagé en juillet. Trois pièces, un balcon où l'on tient à deux debout, une cuisine avec un vrai frigo, un grand, blanc, qui me dépasse d'une tête et qui fait des glaçons tout seul. Du studio, je n'ai emporté que mes affaires et la table en formica. Elle voulait la laisser. J'ai dit qu'elle avait une valeur sentimentale. Elle a passé le doigt sur la rangée d'entailles, elle a dit que c'était surtout la valeur de Jérôme, et on l'a mise dans la cuisine quand même, contre le mur, en attendant d'en acheter une autre. On n'en a pas acheté d'autre.
Je l'ai rencontrée en septembre dernier, chez des amis d'amis, dans une cuisine encore plus petite que la mienne. Elle cherchait un tire-bouchon. Je n'en avais pas, mais j'avais un briquet et je savais ouvrir les bouteilles avec, c'est Jérôme qui m'avait appris. Elle a dit que c'était la chose la moins romantique qu'elle ait jamais vue. Elle est restée parler jusqu'à trois heures du matin. Le lendemain, c'est elle qui a appelé. J'ai pensé à Jérôme en raccrochant. J'ai pensé : encore quelqu'un qui appelle à ma place.
La liste n'a pas survécu au déménagement. Pas tout à fait. L'enveloppe s'est déchirée le long du pli, côté jaune d'un côté, côté blanc de l'autre. J'ai retrouvé les deux moitiés au fond d'un carton de vaisselle, entre deux assiettes, et je les ai posées côte à côte sur la table pour la recopier sur une feuille de son bloc, une feuille à petits carreaux, propre.
Je recopie tout, dans l'ordre. Japon. Apprendre la Gnossienne. Le GR20. L'italien. Une vraie voiture. Arrêter de fumer, l'année prochaine. Un concert à Londres. Monter un truc. Éclipse Espagne 2026 (cette fois on y va). Rappeler Jérôme.
Pour la dernière ligne, j'imite son écriture. Sans le faire exprès, d'abord. Puis exprès. Les lettres trop grandes, le J qui descend sous la ligne. Ça ne lui ressemble pas vraiment. Mais il fallait que cette ligne-là reste à lui.
Elle lit par-dessus mon épaule.
- Elle date de quand, ta liste ?
- En 1999.
- Donc "l'année prochaine", c'était 2000.
- C'est une expression.
- C'est une date.
Elle ne le dit pas méchamment. Elle le dit comme elle aurait relevé une faute d'orthographe, en passant, avec une sorte de tendresse amusée. Je laisse "l'année prochaine". Ça faisait partie de la liste. On ne corrige pas une liste qu'on recopie.
Ensuite elle prend le stylo. Elle ne demande pas. Elle écrit sous mes lignes, de son écriture ronde, très penchée, qui fait des boucles aux "l" : "Venise. Nager le crawl. Un enfant (ou deux)."
Je regarde la troisième ligne assez longtemps pour qu'elle le remarque.
- Fais pas cette tête. C'est une liste, c'est pas un contrat.
- Je fais pas de tête.
Je crois que je ne faisais pas de tête. Elle rit, elle m'embrasse sur la tempe, elle part se coucher. Je colle la feuille sur le grand frigo avec l'aimant tour Eiffel. Sur cette porte immense, la liste a l'air plus petite qu'avant. Une feuille d'écolier sur un mur.
Je garde les deux moitiés de l'enveloppe. Je ne sais pas pourquoi. Je les glisse dans une enveloppe neuve, que je mets dans le tiroir à couverts, avec les lunettes d'éclipse. Le tiroir à couverts est devenu l'endroit où je range les choses que je ne veux pas jeter et que je ne veux pas voir.
Jérôme est venu pour la pendaison de crémaillère, la semaine dernière, avec Virginie. Il est avec Virginie depuis l'hiver. Elle est infirmière, elle parle peu, elle rit à ses blagues avec un temps de retard, comme si elle vérifiait d'abord qu'il ne parlait pas sérieusement. Il était encore vexé par la Coupe du monde, en juin, l'équipe de France éliminée au premier tour sans avoir marqué un seul but. Il a dit que deux ans plus tôt il était monté sur une chaise, et que cette année il avait eu envie de la jeter par la fenêtre. Virginie a ri, avec son temps de retard.
Les anciens du lycée étaient presque tous là. Cédric, Olivier, Christophe, Laurent. Arnaud, avec sa femme, qui attend leur premier. Christophe, avec une grande brune qu'il a présentée par la phrase rituelle, "Je vous présente Sandrine", et que tout le monde a appelée Sandrine toute la soirée en se demandant si on la reverrait. Jérôme a calculé qu'elle était la vingt-troisième depuis le lycée. Christophe a protesté : vingt et une, il ne fallait pas compter celles des vacances. Évidemment, on a raconté la soirée de Cédric. Pour Virginie, qui ne la connaissait pas, et pour elle, qui l'avait déjà entendue trois fois mais qui a fait semblant que non. Olivier a refait le geste de dormir dans la baignoire. Jérôme a fait trois longueurs, cette fois. La bouteille de poire datait maintenant d'avant-guerre. Et quelqu'un a dit : "Arnaud, lui, était rentré à minuit", et tout le monde a ri, et Arnaud a regardé sa montre, et il a dit qu'il allait rentrer à minuit, justement, que sa femme était fatiguée. On l'a hué. Il est rentré à minuit.
On a bu, mais moins qu'avant. Je l'ai remarqué en rangeant, le lendemain : il restait des bouteilles pleines. Il n'est jamais resté de bouteilles pleines, avant. Cédric ne buvait plus que du vin, "parce qu'à notre âge". Il a vingt-huit ans. Laurent avait pris sa voiture et s'est arrêté à deux verres. On est en train de devenir des gens raisonnables, un par un, comme on attrape une maladie lente. Arnaud l'a juste attrapée avant les autres.
Jérôme a raconté Delphine. À elle, surtout. Il en était à douze lettres. Elle a ri. Elle m'a demandé, plus tard, dans la cuisine, si c'était vrai que je n'avais jamais répondu. J'ai dit que j'avais répondu à la première. Elle a dit : "Tu sais que c'est pas une histoire drôle, en fait ?" Je n'ai pas su quoi répondre. Elle avait raison. Ça fait dix ans qu'on la raconte comme une histoire drôle.
Vers minuit, il a tapé sur son verre avec une fourchette. Tout le monde s'est tu. Il a dit qu'il voulait porter un toast. Il était un peu ivre, juste assez pour être sincère sans s'en rendre compte. Il a levé son verre vers le frigo.
- À la liste. Et à la fille qui va enfin le forcer à la faire.
Tout le monde a ri. Elle a levé son verre aussi, elle a dit "je vais essayer", et Jérôme lui a fait un clin d'œil, et j'ai compris que ces deux-là allaient bien s'entendre, et que ça allait me coûter quelque chose, sans savoir quoi.
Plus tard, on s'est retrouvés tous les deux sur le balcon, à fumer, coincés entre la rambarde et une plante qu'elle avait apportée. On voyait les fenêtres d'en face, des cuisines allumées, des gens qui faisaient la vaisselle. Jérôme a soufflé sa fumée longtemps.
- Tu sais quoi ? Je suis content pour toi. Pour une fois, t'as fait un truc sans que j'aie besoin d'appeler.
- Elle a appelé, elle.
Il a ri, il a toussé, il a ri encore.
- Évidemment. Évidemment qu'elle a appelé. Faudrait qu'on t'installe un téléphone qui marche que dans un sens.
Puis il a dit, plus bas, sans rire du tout :
- Fais gaffe à pas la laisser appeler tout le temps. Les gens se fatiguent, tu sais. Même ceux qui t'aiment.
Je ne sais pas s'il parlait d'elle ou de lui. Je ne lui ai pas demandé. On est rentrés, quelqu'un avait mis de la musique, Jérôme a dansé avec Virginie au milieu de la cuisine, très mal, en lui marchant sur les pieds, et elle riait avec son temps de retard.
Le Japon, on n'en a pas parlé. L'année dernière il y avait eu le nouveau boulot, et puis septembre, et plus personne n'avait envie de monter dans un avion. Cette année il y a Virginie. C'est comme ça. On n'en a pas parlé et c'était très bien, je crois que ni lui ni moi n'avions envie de dire encore "l'année prochaine".
On paie en euros depuis janvier. Je continue à tout convertir de tête. La baguette à quatre-vingts centimes, ça fait cinq francs vingt, à peu près, c'est cher. Elle dit que je finirai par arrêter de compter. Je ne sais pas. J'ai l'impression que je compterai en francs toute ma vie, que c'est la seule monnaie dans laquelle les choses ont leur vraie valeur.
Avant d'aller me coucher, je descends trois cartons à la cave. Il en reste dix-sept. Elle a raison, après la rentrée on ne le fera plus.
Dans la cuisine, la table en formica, le grand frigo, la feuille à petits carreaux, avec deux écritures maintenant. La mienne, droite, un peu serrée. La sienne qui penche vers la droite comme si elle était pressée d'arriver au bout de la ligne. Et tout en bas, la fausse écriture de Jérôme, que j'ai imitée, et qui ne trompe personne.
Un autre été passe. C'est le premier qu'on passe ensemble. Il y en aura d'autres, ça se voit à la liste : on est deux à l'avoir écrite.